Imaginez un homme, David Mendosa, qui se sentait prisonnier de son propre corps. En 1994, on lui a diagnostiqué un diabète de type 2, et au fil des ans, il a vu son poids grimper jusqu’à atteindre près de 142 kilos. Il appelait ça son « mur de graisse ». Les choses simples, comme se promener dans les montagnes près de chez lui, étaient devenues impossibles. Se lever d’une chaise était une corvée.
Il prenait des médicaments, bien sûr, mais ce mur restait infranchissable. Et puis, en 2006, il a entendu parler d’un nouveau traitement, le Byetta. Ce n’était pas un comprimé, mais une injection à se faire deux fois par jour. L’idée ? Ralentir la digestion pour que le corps ait moins besoin d’insuline. Et surtout, les gens qui l’utilisaient perdaient du poids. Pour David, c’était une lueur d’espoir.
Après un an de traitement, le résultat était spectaculaire. David avait perdu plus de 50 kilos. Le mur était enfin tombé. Cette histoire, c’est le point de départ d’une révolution qui nous mène aujourd’hui à des médicaments comme Ozempic, mais dont l’origine est bien plus étrange qu’on ne pourrait l’imaginer.
L'origine surprenante du remède : un lézard du désert
Alors, d’où vient ce produit miracle ? La réponse est pour le moins… inattendue. L’ingrédient clé du Byetta, la molécule active appelée exenatide, ne se trouve qu’à un seul endroit sur Terre : dans le venin du monstre de Gila.
Oui, vous avez bien lu. Un lézard massif, à la peau noire et rose granuleuse, qui vit caché sous terre dans les déserts du sud-ouest américain. Cet animal est venimeux, un peu comme un serpent à sonnettes. Alors, la question qui brûle les lèvres est évidente : pourquoi diable quelqu’un irait chercher un remède contre le diabète dans la salive toxique d’un lézard ? Cela semble complètement fou. Et pourtant, c’est précisément ce qui s’est passé, grâce à la curiosité et à l’audace de quelques scientifiques.
Les premiers pas en laboratoire : une histoire de venins
Tout a commencé dans les années 1980 avec un jeune chercheur, Jean-Pierre Raufman. Il a eu la chance de travailler avec un biochimiste fasciné par les venins, un certain John Pisano. Son bureau était pour le moins original, avec un nid de guêpes (inactif, heureusement !) accroché au plafond. Pisano collectionnait les venins comme d’autres collectionnent les timbres.
Raufman a donc commencé à tester différents échantillons de venins en poudre sur des cellules de pancréas dans une boîte de Pétri. Le but était de voir si les venins interagissaient avec les cellules d’une manière intéressante. Les premiers essais furent un échec total. Les venins de serpent, par exemple, ne faisaient qu’une chose : ils déchiraient les cellules. C’était une véritable boucherie au niveau microscopique.
Dépité, il a finalement testé le dernier échantillon qu’il lui restait : celui du monstre de Gila. Et là, surprise ! Le venin n’a pas détruit les cellules. Au contraire, il a provoqué une réaction, une libération lente et contrôlée d’une substance. C’était différent. Raufman a su qu’il tenait quelque chose d’important, même s’il ne savait pas encore quoi.
Une découverte parallèle : le rôle clé de notre intestin
Pendant ce temps, d’autres scientifiques s’intéressaient à notre système digestif. On a découvert que notre intestin n’était pas juste un simple « tuyau ». Il communique avec le reste du corps. Par exemple, quand on mange du sucre, le pancréas libère plus d’insuline que si on nous injectait ce même sucre directement dans le sang. L’intestin devait donc envoyer un signal.
Une chercheuse brillante, Svetlana Mojsov, a réussi à identifier ce signal. C’est une hormone appelée GLP-1. Cette hormone est formidable : elle stimule la production d’insuline et nous aide à nous sentir rassasiés. Le candidat parfait pour un médicament contre le diabète, non ?
Eh bien, il y avait un gros problème. Une fois dans le corps, le GLP-1 est détruit en quelques minutes à peine. C’est beaucoup trop rapide pour en faire un traitement efficace. C’était une impasse.
Le chaînon manquant : quand le lézard rencontre la science
C’est là que nos deux histoires se rejoignent. Au début des années 90, un autre endocrinologue, John Eng, a collaboré avec Raufman. Ensemble, ils ont analysé plus en profondeur le venin du monstre de Gila et ont isolé une nouvelle molécule : l’exendin-4.
Par pure curiosité, ils ont comparé la structure de cette molécule de lézard à celles que l’on trouve dans le corps humain. Et là, le coup de théâtre. L’exendin-4 était presque identique à l’hormone GLP-1 que Svetlana Mojsov avait découverte. C’était une version de la nature, une copie quasi parfaite.
Mais avec une différence capitale. Parce qu’elle venait d’une espèce différente, notre corps ne possédait pas les « ciseaux » pour la détruire rapidement. Résultat : alors que le GLP-1 humain disparaît en quelques minutes, la molécule du lézard, elle, restait active pendant des heures. Le monstre de Gila avait, sans le savoir, résolu le problème que les scientifiques n’arrivaient pas à surmonter.
De la découverte au médicament : un parcours semé d'embûches
John Eng a tout de suite compris qu’il tenait une mine d’or. Mais convaincre les autres a été une autre paire de manches. Il a passé des années à essayer de vendre son idée aux grandes entreprises pharmaceutiques. Personne n’en voulait. L’idée d’un médicament dérivé d’un « venin de lézard » leur faisait peur. On raconte qu’Eng était parfois au bord des larmes lors des conférences, face au manque d’intérêt.
Puis, en 1996, le vent a tourné. Un chercheur nommé Andrew Young, de la petite société Amylin Pharmaceuticals, est tombé sur l’affiche de recherche d’Eng. Contrairement aux autres, il a immédiatement compris le potentiel. Amylin a pris le risque, a racheté le brevet et a commencé les essais. Les résultats ont été si prometteurs qu’un géant, Eli Lilly, s’est associé à eux pour un contrat de 325 millions de dollars.
En 2005, Byetta était enfin approuvé. Le médicament que tout le monde avait rejeté est devenu un succès phénoménal, affectueusement surnommé « Lizzie » par les patients en hommage à son origine reptilienne.
Conclusion : L'héritage du lézard et l'avenir des traitements
L’histoire du Byetta a ouvert une porte que personne n’imaginait. Elle a prouvé que le principe fonctionnait. C’est sur cette base que les laboratoires ont ensuite développé des molécules encore plus performantes et à plus longue durée d’action. C’est ainsi que sont nés des médicaments comme Ozempic, Wegovy ou Mounjaro, qui ont changé la vie de millions de personnes, non seulement pour le diabète, mais aussi pour la perte de poids.
Aujourd’hui, la recherche continue. On travaille même sur des versions en comprimés, pour ne plus avoir à faire d’injections. Tout ça, grâce à la curiosité de quelques scientifiques et à un lézard venimeux du désert. Qui l’eût cru ? Cela montre que parfois, les solutions aux plus grands problèmes de santé se cachent dans les endroits les plus improbables de la nature.
Selon la source : popularmechanics.com