Une éternité sous les bombes
On s’imagine souvent que les rotations au front, c’est une affaire de quelques semaines, peut-être un mois ou deux. C’est du moins ce que pensait le sergent Serhii Tyschenko. Quand ce soldat s’est rendu compte que son tour de garde allait être rude, il était loin, très loin d’imaginer le calvaire qui l’attendait. Imaginez un peu : 472 jours d’affilée. Pas dans une base arrière confortable, non. Dans un bunker, sous les tirs constants.
« Je ne m’attendais pas à ce que cela dure aussi longtemps », confie-t-il aujourd’hui, assis chez lui près de Kyiv, un après-midi calme, avec sa femme Oksana à ses côtés pour le rassurer. Il y a encore cette incrédulité dans sa voix. « J’espérais que cela durerait un mois, deux mois tout au plus. » Au lieu de ça, cet infirmier de combat a passé plus d’une année complète terré sous terre, dans un trou humide, sans air frais et, pour la majeure partie du temps, sans voir un seul rayon de soleil. C’est le genre d’expérience qui vous change un homme. « C’est très difficile mentalement », avoue-t-il sobrement. C’est sans doute un euphémisme.
Ce cas, bien qu’extrême, met en lumière un problème qui ronge l’armée de Kyiv depuis longtemps : les rotations à rallonge. L’Ukraine manque de troupes, c’est un fait. Et avec l’omniprésence des drones qui surveillent tout, bouger ou changer de position sans se faire repérer est devenu une mission quasi impossible.
De la ferme au front : le profil atypique d’un homme timide
Pour comprendre comment Serhii a tenu, il faut regarder d’où il vient. Ce n’est pas un Rambo, loin de là. Aujourd’hui âgé de 46 ans, M. Tyschenko est né dans un village à environ 50 km à l’est de la capitale. Il a eu un début de vie difficile, grandissant dans un orphelinat. Il se décrit lui-même comme quelqu’un de « très faible » émotionnellement, évoquant une timidité maladive. C’est un homme qui, de son propre aveu, avait du mal à demander son chemin à des inconnus dans la rue. Alors, imaginez le choc de la guerre.
Avant tout ça, il menait une vie paisible. Il était devenu vétérinaire, travaillait dans une ferme laitière et élevait ses cinq enfants avec sa femme dans une maison pleine de vie, entouré de lapins et d’oiseaux domestiques. Mais en février 2023, un an après le début de l’invasion russe, le devoir l’a appelé. « Je savais qu’ils m’enrôleraient », dit-il, presque résigné. Quitter sa famille pour la vie militaire a été bouleversant, déprimant même.
Il est devenu infirmier. Ses premières expériences semblaient gérables : une première rotation de 45 jours dans l’Est, puis deux autres de 30 jours, entrecoupées d’un court congé où sa famille avait même pris le risque de venir le voir à Sloviansk. C’était la dernière fois qu’il les embrassait avant cette fameuse mission interminable.
La hiérarchie militaire est consciente du problème. Vladyslav Seleznyov, un colonel à la retraite avec 25 ans de service, ne mâche pas ses mots : « Rester en première ligne pendant tant de jours […] dépasse les limites de l’endurance humaine. C’est inacceptable. » Même le commandant actuel de la brigade de Serhii, le colonel Dmytro Dobush, reconnaît le caractère exceptionnel de la situation. Il qualifie le sergent de « véritable patriote » ayant accompli un « exploit incroyable », tout en admettant que la pénurie de personnel rend ces cas tristes, mais réels.
Juillet 2024 : La descente aux enfers et la survie
Tout a basculé en juillet 2024. Transféré à la 30e brigade, Serhii a rejoint son nouveau poste dans la région de Donetsk. On ne lui a rien dit sur la durée. Lui, optimiste, tablait sur 30 ou 40 jours, comme d’habitude. « Vous commencez à compter chaque jour », se souvient-il. L’arrivée sur place donnait déjà le ton : une marche d’un kilomètre et demi dans l’obscurité, à travers les herbes hautes, avec le bourdonnement menaçant des drones au-dessus.
Leur refuge ? Un bunker souterrain au milieu de nulle part. Un endroit exigu, mesurant moins de 1,5 mètre de haut. Il fallait ramper. C’était un labyrinthe froid et humide. Le cauchemar a pris une tournure tragique le 16 septembre, lorsque leur position a été violemment attaquée. Des camarades de son unité ont été tués. Et là… rien. Personne pour remplacer les morts. Aucune info sur des renforts. « On nous avait déjà dit qu’il n’y avait personne pour nous remplacer. J’ai compris que cela allait durer longtemps », raconte Serhii. Il a alors réalisé qu’il ne rentrerait pas de sitôt.
La vie s’est organisée, ou plutôt la survie. À partir de février, les drones russes sont devenus si agressifs qu’il était suicidaire de sortir. Ils ont dû couvrir la petite fenêtre du bunker. Plus de soleil, plus de lumière naturelle. Juste l’écran du téléphone pour savoir s’il faisait jour ou nuit. Le ravitaillement ? Largué par drone. Des conserves de viande, du porridge, des batteries externes. Il fallait sortir la nuit, au péril de sa vie, pour récupérer ces colis. Serhii sourit tristement en repensant à un soldat cuisinier qui réclamait des ingrédients pour faire des crêpes par radio. Une touche d’humanité dans l’horreur.
Les Russes ne leur laissaient aucun répit, lançant grenades et explosifs jusqu’au bord de leur tranchée. « Nous avons continué à espérer… Finalement, nous avons accepté l’idée que nous ne serions peut-être retirés qu’à la fin de la guerre », avoue-t-il.
Conclusion : Une fuite éperdue et un retour à la réalité

L’espoir, ce truc tenace, a refait surface l’automne dernier. Un appel radio : ils allaient pouvoir partir. Une première tentative d’évacuation a échoué à cause de la météo. Il a fallu attendre 20 jours de plus. Puis, le moment est venu. Avec un autre soldat, Serhii a rampé hors de ce tombeau, traversant une tranchée jonchée de déchets et de restes humains.
La première étape ? Une course folle de 500 mètres jusqu’à un poste voisin. « Nos jambes étaient comme du coton », décrit-il. Après un an sans marcher vraiment, c’est un miracle qu’ils aient tenu. « Nous pouvions à peine marcher, mais nous avons continué sans nous arrêter. » Une fois en sécurité, ses premières pensées ont été simples : se laver, appeler sa famille.
Aujourd’hui, il profite d’un congé de 30 jours. Il est chez lui, mais ses yeux plissent encore face à la lumière, une habitude de l’obscurité. Sa femme et sa fille ne le quittent pas du regard. L’ironie du sort ? Deux semaines plus tard, il a repris du service à Sloviansk pour soigner les évacués. Récemment, il y a soigné un patient familier : c’était le chef cuisinier de son bunker, évacué après 10 mois. Serhii ne sait pas combien de temps durera sa prochaine mission. Et cette fois, il n’a même pas posé la question.
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