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Guerre chimique sous l’écorce : quand un champignon désarme les boucliers toxiques du scolyte
Crédit: credit: Benjamin Weiss, Max Planck Institute for Chemical Ecology

Une bataille invisible dans nos forêts

credit : lanature.ca (image IA)

C’est une guerre silencieuse, microscopique, qui se joue juste sous l’écorce de nos arbres, et dont les retombées pourraient bien changer la façon dont nous protégeons nos forêts. Au cœur de cette lutte, on retrouve le scolyte de l’épicéa (Ips typographus), un petit coléoptère ravageur, et son ennemi naturel, le champignon pathogène Beauveria bassiana. Une étude fascinante, rapportée par la Société Max Planck et éditée par Stephanie Baum (avec la relecture attentive d’Andrew Zinin), lève le voile sur ces interactions complexes.

Imaginez un instant la scène, capturée d’ailleurs avec brio par le photographe Benjamin Weiss de l’Institut Max Planck : des scolytes adultes creusant leurs galeries dans l’écorce d’un épicéa de Norvège. L’un d’eux, au centre de l’image, est visiblement infecté par ce fameux champignon. Mais l’histoire ne s’arrête pas à une simple infection. L’écorce d’épicéa est naturellement riche en composés phénoliques, censés protéger l’arbre. Une équipe de chercheurs de l’Institut Max Planck d’écologie chimique à Iéna s’est posé une question qui peut sembler tordue : et si les coléoptères volaient ces armes chimiques à l’arbre pour se protéger eux-mêmes ?

Les résultats de cette enquête, publiés dans les prestigieuses Proceedings of the National Academy of Sciences, nous montrent que la réalité dépasse parfois la fiction écologique.

Détournement d’armes : la stratégie toxique du scolyte

credit : lanature.ca (image IA)

Pour comprendre ce qui se passe dans l’estomac de ces insectes, l’équipe a dû sortir l’artillerie lourde. Ils ont utilisé des méthodes d’analyse de pointe, notamment la spectrométrie de masse et la résonance magnétique nucléaire (RMN). Ce n’était pas juste pour faire joli ; il fallait identifier précisément quels composés l’épicéa produit pour se défendre et, surtout, comment le métabolisme du scolyte les transforme. Ce qu’ils ont découvert est assez stupéfiant.

Les chercheurs ont démontré que lorsque les scolytes infestent l’arbre, ils ne se contentent pas de manger. Ils récupèrent les substances défensives présentes dans le phloème de l’arbre, en particulier des glycosides phénoliques comme les stilbènes et les flavonoïdes. Mais le plus beau, c’est qu’ils ne les stockent pas tels quels. Ils convertissent ces composés en formes encore plus toxiques : des aglycones. Ce sont des versions sans sucre de la molécule originale, dotées d’une activité antimicrobienne accrue. En gros, le scolyte transforme le bouclier de l’arbre en une épée contre ses propres pathogènes fongiques.

Ruo Sun, l’auteur principal de l’étude et membre du Département de biochimie, ne cache pas sa surprise : « Nous ne nous attendions pas à ce que les coléoptères soient capables de convertir les défenses de l’épicéa en dérivés plus toxiques de manière aussi ciblée ». C’est une adaptation remarquable, un recyclage mortel qui prouve l’ingéniosité de l’évolution.

La riposte du champignon : une détoxification en deux temps

credit : lanature.ca (image IA)

Mais la nature a horreur du déséquilibre, et le champignon Beauveria bassiana n’a pas dit son dernier mot. Les scientifiques ont voulu voir comment ce pathogène réagissait face à ces super-toxines fabriquées par le scolyte. Historiquement, ce champignon n’a pas toujours été très efficace pour contrôler les populations de scolytes, mais l’équipe a déniché des souches qui avaient réussi à infecter et tuer naturellement ces insectes. Il fallait comprendre comment elles avaient fait pour survivre.

Les analyses et les tests enzymatiques ont révélé un mécanisme de défense fongique d’une élégance rare, un processus de détoxification en deux étapes. D’abord, il y a la glycosylation : le champignon remet un sucre sur les aglycones toxiques (retour à l’envoyeur, en quelque sorte). Ensuite, intervient la méthylation, qui consiste à lier un groupe méthyle au sucre. Le résultat ? Des dérivés méthylglycosides qui sont totalement inoffensifs pour Beauveria bassiana.

C’est là que ça devient vicieux : cette méthylglycosylation augmente l’infestation fongique, surtout chez les coléoptères qui se sont gavés de tissus végétaux riches en phénols. De plus, ces nouveaux composés méthylés résistent aux enzymes du coléoptère qui tenteraient de restaurer la toxicité par hydrolyse. Pour prouver que ce mécanisme était la clé, les chercheurs ont « éteint » (par knockout génétique) les gènes responsables de cette méthylglycosylation chez le champignon. Le résultat fut sans appel : sans ces gènes, le champignon devenait bien moins efficace pour infecter les scolytes.

Conclusion : Vers de nouvelles armes biologiques

credit : lanature.ca (image IA)

Cette étude est une parfaite illustration de la complexité des chaînes alimentaires. Les défenses chimiques d’un arbre subissent de multiples transformations et retransformations, passant de l’hôte au ravageur, puis au pathogène du ravageur. C’est un véritable bras de fer évolutif. Comme le résume très bien Jonathan Gershenzon, le chef de l’étude (que l’on voit d’ailleurs sur une photo d’Angela Overmeyer en train d’examiner une culture avec Ruo Sun) : « Nous avons démontré qu’un scolyte peut coopter les composés défensifs d’un arbre pour se défendre contre ses propres ennemis. Cependant, comme l’un de ces ennemis, le champignon Beauveria bassiana, a développé la capacité de détoxifier ces défenses, il peut infecter avec succès les scolytes et ainsi aider l’arbre dans sa bataille ».

Au-delà de la beauté théorique de la chose, il y a des applications concrètes. Ces découvertes pourraient mener au développement d’agents de lutte biologique bien plus performants. Ruo Sun souligne le potentiel : « Maintenant que nous savons quelles souches du champignon tolèrent les composés phénoliques antimicrobiens du scolyte, nous pouvons utiliser ces souches pour combattre les scolytes plus efficacement ». L’étude nous rappelle qu’avant d’utiliser des pesticides biologiques, il faut impérativement vérifier si le ravageur n’a pas déjà développé une résistance ou une stratégie de détoxification.

L’équipe ne compte pas s’arrêter là. Dans de futures expériences, ils veulent déterminer si cette voie de détoxification par méthylglycosylation est répandue chez d’autres souches de Beauveria bassiana et chez d’autres pathogènes de scolytes. Ils cherchent aussi à comprendre comment ce mécanisme interagit avec d’autres caractéristiques influençant l’efficacité de ces champignons tueurs.

Selon la source : phys.org

Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.

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