En 1962, ce géologue s’enferme deux mois dans une grotte et… invente accidentellement une nouvelle science
Auteur: Mathieu Gagnon
Une sortie des ténèbres digne d’un film de science-fiction

Imaginez la scène. Nous sommes en 1962, quelque part dans les Alpes françaises, au niveau du glacier de Scarasson. Un homme émerge d’un abîme, seul, après avoir passé plus de deux mois sous terre. Il porte des lunettes noires épaisses, indispensables pour protéger ses yeux qui n’ont pas vu la lumière du soleil depuis sept longues semaines. Il a l’air hagard, déconnecté.
Cet homme, c’est Michel Siffre. Lorsqu’il remonte à la surface, il n’a aucune idée de la date qu’il est. Il n’a parlé à personne depuis une éternité. Ses pensées sont lentes, engourdies. Il se décrira lui-même plus tard avec des mots assez forts, se comparant à une « marionnette désarticulée et à moitié folle ». Mais que s’est-il passé pour qu’il se retrouve dans un tel état ?
Ce qu’il ne sait pas encore à cet instant précis, c’est qu’il ne vient pas seulement de terminer une expédition géologique un peu extrême. Sans le vouloir, presque par hasard, il vient de poser les bases d’un tout nouveau domaine scientifique : la chronobiologie humaine. Rien que ça.
L’idée un peu folle d’un géologue niçois

Pour comprendre cette histoire, il faut revenir un peu en arrière. Michel Siffre est né à Nice, sur notre belle côte méditerranéenne, en 1939. En 1962, c’est un jeune diplômé de la Sorbonne, fraîchement émoulu, qui décide de rentrer chez lui pour étudier un glacier récemment découvert. À la base, soyons clairs, c’est un géologue, un passionné de cailloux, pas un biologiste.
Son plan initial ? Une expédition d’une quinzaine de jours sous terre pour étudier les propriétés géologiques du glacier. Mais voilà, l’ambition – ou peut-être un grain de folie ? – s’en mêle. Comme il l’a raconté au magazine Cabinet en 2008, il s’est dit que quinze jours, ce n’était pas assez. « Je ne verrai rien », pensait-il. Alors, il a décidé de rester deux mois. Oui, deux mois entiers.
Il a donc pris une décision radicale : « J’ai décidé de vivre comme une bête, sans montre, dans le noir, sans connaître l’heure. » Et c’est là que l’aventure bascule. Pendant 63 jours exactement, il a vécu à 130 mètres de profondeur (soit environ 427 pieds pour nos amis anglo-saxons). Les conditions ? Épouvantables. Une caverne glaciale, aucune lumière naturelle, aucun repère temporel.
La température était constamment en dessous de zéro et l’humidité atteignait les 98 %. Autant dire qu’on est loin des vacances au ski. Siffre raconte qu’il avait un équipement médiocre et un petit campement où tout était entassé. « Mes pieds étaient toujours mouillés », se souvient-il, et sa température corporelle est même descendue jusqu’à 34°C. C’était une épreuve physique intense, qu’il avait financée lui-même en inventant son propre protocole expérimental, ce qui lui valait d’ailleurs d’être pris pour un fou par d’autres scientifiques de l’époque.
Quand le temps perd la tête : la découverte majeure

Mais alors, qu’a-t-il découvert qui valait tant de souffrances ? Ce n’est pas tant l’exploit sportif qui a marqué l’histoire, mais ce que son corps a révélé. Il a prouvé que l’être humain possède une horloge interne, totalement indépendante du rythme du soleil.
Sous terre, son sens du temps a été complètement chamboulé. Il a raconté avoir subi une « très grande perturbation ». Tenez-vous bien : son temps psychologique s’est compressé d’un facteur deux. Lors de tests effectués pendant son séjour, quand on lui demandait de compter jusqu’à 120 (pour estimer deux minutes), cela lui prenait en réalité cinq minutes ! Son horloge interne tournait 2,5 fois plus lentement que le temps réel.
Le plus frappant reste sans doute sa perception des jours. Il est descendu dans la grotte le 16 juillet avec l’intention de finir le 14 septembre. Lorsque son équipe en surface lui a signalé que c’était fini, Siffre est tombé des nues. Il pensait qu’on n’était que le 20 août ! Dans sa tête, il lui restait encore un mois entier à tirer. C’est fascinant, non ?
Son rythme circadien – son cycle veille-sommeil – s’est totalement décalé. Au début, ses journées duraient environ 24,5 heures. Mais lors d’une autre expérience, dix ans plus tard, c’est devenu encore plus étrange. Ses cycles se sont étirés jusqu’à 48 heures : il restait éveillé pendant 36 heures d’affilée et dormait ensuite 12 heures. Et le pire ? Il ne sentait aucune différence avec une journée normale de 24 heures. En relisant son journal, il ne voyait aucune preuve qu’il avait perçu ces journées différemment.
Il n’a pas été le seul à vivre ça. D’autres ont suivi ses traces. En 1964, un autre homme est descendu sous terre avec un microphone sur la tête. Un jour, il a dormi 33 heures d’affilée ! Siffre raconte : « Nous n’étions pas sûrs qu’il soit mort ou vivant. C’était la première fois qu’on voyait un homme dormir aussi longtemps. »
Des critiques aux sous-marins nucléaires : un héritage inattendu

Évidemment, à l’époque, Michel Siffre n’a pas reçu que des fleurs. On l’a beaucoup critiqué. Certains disaient que ses recherches étaient trop « tape-à-l’œil », qu’il mettait sa vie et celle des autres en danger pour faire les gros titres. Les spéléologues et les écologistes s’inquiétaient aussi – à juste titre peut-être – de l’impact de ces expériences sur les écosystèmes souterrains fragiles, perturbés par la chaleur et le dioxyde de carbone humains.
On lui reprochait aussi de ne pas être biologiste. Mais l’histoire lui a donné raison. Ses travaux ont lancé la chronobiologie humaine, un domaine qui nous aide aujourd’hui à comprendre le décalage horaire, la transcription des gènes et même le développement de certains cancers. Ce n’est pas rien ! Ses successeurs académiques ont même fini par décrocher un prix Nobel grâce aux voies qu’il a ouvertes.
Et vous savez quoi ? Il est arrivé au bon moment. C’était la Guerre Froide. Il y avait cette compétition effrénée entre les États-Unis et la Russie pour l’espace, mais la France, elle, lançait son programme de sous-marins nucléaires. L’état-major français ne savait absolument pas comment organiser le sommeil des sous-mariniers confinés. Siffre l’a bien expliqué : « C’est probablement pour ça que j’ai reçu autant de soutien financier. » Même la NASA a analysé sa première expérience de 1962 !
Aujourd’hui, il est peu probable qu’on refasse ce genre d’expérience « à la dure », tant c’est éprouvant et dangereux pour la santé mentale et physique. Mais comme le disait Siffre en 2008, les grottes restent des lieux d’espoir et d’aventure, l’un des derniers endroits où l’on peut encore faire de vraies découvertes, loin de tout.
Selon la source : iflscience.com
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