Quand les rivières s’habillent de vert : les étonnants blooms d’algues filamenteuses
Auteur: Mathieu Gagnon
Une invasion verte qui interroge

C’est un spectacle de plus en plus courant dans l’Ouest américain, et il laisse les promeneurs, les pêcheurs et les scientifiques perplexes. De grandes quantités d’algues filamenteuses, ces longues mèches vertes qui ondulent dans le courant, colonisent les cours d’eau. Ces efflorescences massives, que les chercheurs appellent « FABs » (pour Filamentous Algae Blooms), rejoignent dans le paysage aquatique les habituelles algues glissantes sur les galets et les inquiétantes – et parfois toxiques – cyanobactéries bleu-vert.
« Ces dernières années, on a observé des blooms d’algues filamenteuses absolument énormes dans de grandes rivières de l’Ouest, comme la Provo, la Jordan ou la Bear River en Utah », explique Alice Carter, écologue et statisticienne à l’Université d’État de l’Utah. Le constat est là : elles produisent une tonne de biomasse, avec des filaments qui peuvent s’étirer sur plusieurs mètres. Pourtant, ce n’est pas leur toxicité qui pose problème – elles ne le sont pas –, mais bien la nuisance qu’elles représentent.
Imaginez-vous en kayak, les pagaies sans cesse entravées par ces cheveux d’ange aquatiques… ou à la pêche, où ces masses vertes ne semblent abriter aucune vie. C’est un peu un cul-de-sac pour la chaîne alimentaire, qui ne nourrit pas vraiment les poissons ou les communautés de macro-invertébrés. Une vraie énigme écologique, en somme.
Une étude surprenante dans la Clark Fork River

Pour percer ce mystère, Alice Carter et ses collègues de l’Université du Montana et du Woods Hole Oceanographic Institution dans le Massachusetts ont mené l’enquête. Leur terrain d’étude ? L’Upper Clark Fork River, dans l’ouest du Montana. Et leurs conclusions, publiées le 9 décembre 2025 dans la revue Ecology (avec le soutien de la National Science Foundation, soit dit en passant), sont pour le moins inattendues.
Ce que l’équipe a découvert, c’est un véritable découplage entre l’apparence de la rivière et son fonctionnement interne. « Alors que les FABs créent un changement significatif dans la structure de l’écosystème, nous observons un changement minimal dans le métabolisme et la fonction globale de la rivière », révèle Carter, qui est professeure adjointe de pratique au Département de Mathématiques et Statistiques et au Centre d’Écologie de l’USU. En clair, la rivière a l’air transformée, bouleversée même, mais elle continue de « travailler » à peu près normalement.
Le vrai moteur discret de l’écosystème, ce serait en fait les petites algues épilithiques, celles qui forment un film glissant sur les cailloux. Plus modestes, elles cyclent plus vite et font, en silence, le gros du travail : produire les bases d’un écosystème sain, alimenter la chaîne trophique et entraîner tout le système. Fait étonnant : les énormes FABs produisent à peu près la même quantité de carbone que ces algues discrètes, alors qu’elles occupent un espace bien plus grand. Ça donne à réfléchir, non ?
Les rivières, ces exceptions qui bousculent les théories

Cette observation remet en cause pas mal de choses. « Cela sous-entend que les rivières pourraient être une exception à notre théorie en écologie des écosystèmes », avance Alice Carter. Je m’explique. Sur la terre ferme, tout est lié : structure et fonction marchent main dans la main. Une forêt dense, avec une tonne d’arbres et de biomasse, est aussi une forêt productive. À l’inverse, peu de végétation signifie généralement un environnement moins productif. C’est logique.
Mais dans les rivières, d’après cette étude, la structure et la fonction semblent se découpler. Comme si les règles étaient différentes. « Les rivières ne jouent peut-être pas selon les règles habituelles, et cela soulève des implications fascinantes pour leur gestion », poursuit la chercheuse. Si de gros changements structurels, comme ces blooms monstrueux, n’entraînent pas de grand bouleversement fonctionnel, alors les « entrées » dans le système (les nutriments, par exemple) devraient être similaires, qu’il y ait ou non ces grandes plantes qui étouffent les cours d’eau.
L’hypothèse qui en découle est cruciale : ce n’est peut-être pas simplement un excès de nutriments (comme le phosphore ou l’azote, les suspects habituels) qui a fait basculer les rivières dans cet état d’efflorescence massive. Il y aurait un point de bascule, un seuil précis à identifier. Et c’est peut-être là que réside l’espoir.
Conclusion : Vers une gestion plus ciblée et des rendez-vous futurs

Trouver ce point de bascule, ce serait la clé pour les gestionnaires des cours d’eau. Au lieu de lancer des campagnes massives et coûteuses de réduction des nutriments – une tâche herculéenne –, on pourrait peut-être agir de manière plus précise, plus subtile, pour ramener les rivières à un état plus sain. « Nous pourrions découvrir une solution de gestion plus facile que prévu », suggère Carter avec un brin d’optimisme. « C’est peut-être trop optimiste, mais ce serait tellement passionnant de le découvrir. »
Cette aventure scientifique est loin d’être terminée. Alice Carter présentera ces travaux lors d’un grand rendez-vous de la communauté : l’assemblée annuelle 2026 de l’Ecological Society of America, qui se tiendra à Salt Lake City du 26 au 31 juillet. Une étape de plus pour comprendre la vie secrète de nos rivières et apprendre à coexister avec leurs nouvelles parures, parfois envahissantes, mais décidément pleines de surprises.
Finalement, ces algues filamenteuses, si encombrantes, nous enseignent une leçon d’humilité. Les écosystèmes sont d’une complexité folle, et ce qui semble être un problème majeur à la surface pourrait bien n’être que la partie émergée… d’une histoire bien plus nuancée.
Selon la source : phys.org
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