Le Canada, simple écho de Washington ? Un ex-ambassadeur dénonce une dérive antidémocratique sur le dossier vénézuélien
Auteur: Adam David
Quand Ottawa imite la ligne dure américaine

C’est une accusation qui pèse lourd, surtout quand elle vient de l’intérieur. Ben Rowswell, qui a occupé le poste d’ambassadeur du Canada à Caracas de 2014 à 2017, ne mâche pas ses mots. Selon lui, Ottawa est en train de « copier » bêtement la ligne antidémocratique dictée par Washington, notamment cette idée saugrenue d’organiser de toutes nouvelles élections au Venezuela. Pour M. Rowswell, c’est un non-sens absolu.
Il a lâché une phrase qui résonne particulièrement fort : « Il est intellectuellement insultant de prendre pour argent comptant ce qu’un acteur antidémocratique dit à propos de la démocratie ». L’ex-diplomate, visiblement agacé, estime que le rôle du Canada ne devrait pas être de suivre aveuglément les États-Unis, mais plutôt d’aider les Vénézuéliens à installer les dirigeants qu’ils ont déjà choisis lors des élections de 2024. Des élections qui, rappelons-le, ont été volées. C’est là toute la nuance.
Cette sortie au vitriol fait suite à une déclaration publiée mardi par la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand. Dans ce texte, elle rapportait les propos du secrétaire d’État américain Marco Rubio. Ce dernier, après la capture spectaculaire du président Nicolas Maduro par les forces américaines, estime que les Vénézuéliens devraient pouvoir élire leur propre dirigeant « à l’avenir ». Une perspective qui semble ignorer le passé récent.
Confusion diplomatique et divergences de fond

Mme Anand a précisé que M. Rubio avait discuté mardi avec ses homologues du G7. Au menu : « l’importance de libérer les prisonniers politiques, de mettre en place les conditions nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie et de planifier des élections avec un président légitime choisi par le peuple vénézuélien à l’avenir ». C’est joli sur le papier, non ? Sauf que… il y a un hic. Mercredi après-midi, le département d’État américain n’avait toujours pas publié le moindre communiqué ou compte rendu de cet appel. Étrange silence radio.
Plus troublant encore, les opinions que Mme Anand attribue à Rubio ne collent pas vraiment avec celles de son patron, le président Donald Trump. Trump, lui, a été beaucoup plus cash : il a déclaré que la capture de Maduro était motivée par des raisons économiques et la volonté de stopper le trafic de drogue. Point barre. On est loin des grands discours sur la liberté.
M. Rowswell, qui travaille aujourd’hui comme consultant pour le groupe Catalyze4, trouve inutile, voire dangereux, que Mme Anand se fasse l’écho de Rubio sur cette histoire de nouvelles élections. « Il s’agit d’un constat issu d’une discussion avec un gouvernement qui a déclaré son opposition à la démocratie au Venezuela, à savoir les États-Unis », a-t-il martelé. En gros, reprendre les propos de Rubio soulève une question gênante : le Canada est-il en train d’adopter, lui aussi, une posture antidémocratique juste par mimétisme ?
Car les faits sont têtus. L’opposition vénézuélienne a déjà prouvé, imprimés des bureaux de vote à l’appui, que leur candidat Edmundo Gonzalez — soutenu par la figure de proue Maria Corina Machado — a remporté les élections de 2024. Le Canada avait d’ailleurs soutenu ce point de vue, considérant Maduro comme illégitime, tout comme lors du scrutin truqué de 2018. Alors pourquoi changer de fusil d’épaule ?
Pétrole, plans américains et occasions manquées

L’ancien ambassadeur Rowswell pointe une incohérence majeure : Trump a jusqu’ici ignoré l’opposition vénézuélienne pour se concentrer sur des deals avec le cabinet de Maduro, histoire de booster les exportations de pétrole. Et ce, malgré les violations flagrantes des droits de l’homme par le régime. « Je pense que Marco Rubio lui-même aspire à un résultat démocratique plus important. Mais son gouvernement vient de décider de s’opposer à une transition démocratique au Venezuela », analyse Rowswell. Pour lui, si le Canada répète ce discours, c’est soit qu’il devient complice, soit qu’il n’a pas réalisé que les États-Unis jouent contre la démocratie dans cette affaire.
Mercredi, Rubio a tout de même reconnu l’existence d’un plan américain en trois phases : stabilisation, redressement et transition. Il parle d’accès équitable aux marchés pour les entreprises américaines (tiens donc !) et d’un processus de réconciliation pour le retour sécurisé des opposants. Il a même affirmé que les USA avaient une influence sur les autorités intérimaires, citant les déclarations de Trump sur la saisie du pétrole vénézuélien. « En fin de compte, c’est au peuple vénézuélien qu’il appartiendra de transformer son pays », a-t-il dit aux journalistes. Un peu contradictoire, peut-être ?
Pour Rowswell, le premier ministre Mark Carney et Mme Anand manquent le coche. Ils devraient expliquer clairement comment le Canada compte promouvoir la démocratie là-bas, ce qui servirait nos intérêts en freinant l’immigration et la corruption. « Ils manquent des occasions importantes de faire progresser les intérêts du Canada », déplore-t-il. Le gouvernement fédéral s’est contenté d’exhorter « toutes les parties » à respecter le droit international, évitant soigneusement d’accuser les États-Unis d’avoir violé les règles mondiales — contrairement à la France, l’Espagne, le Brésil ou le Mexique qui ont été plus courageux.
Conclusion : Vers une transition négociée ou imposée ?

Mme Anand dit qu’Ottawa soutient la « volonté démocratique » et la stabilité régionale, mais sans expliquer comment. Pour Ben Rowswell, la prudence est de mise, surtout depuis la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine publiée le mois dernier qui promet de « rétablir la prééminence américaine » avec force. « Les États-Unis sont une force hostile à la démocratie dans notre hémisphère », lance-t-il sans détour. « Ils sont intrinsèquement hostiles au principe de souveraineté. »
La solution ? Rowswell plaide pour que le Canada s’appuie sur l’héritage du « Groupe de Lima » et favorise une transition négociée. C’est un scénario classique en Amérique latine : le régime autoritaire et les modérés de l’opposition négocient le partage du pouvoir. Cela implique souvent des pilules amères, comme l’exil pour les anciens du régime afin d’éviter la vengeance.
Concrètement, la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, pourrait s’asseoir avec Edmundo Gonzalez et Maria Corina Machado pour prendre des « décisions intrinsèquement délicates ». L’avis des USA ou du Canada importe peu face à ce que Rodriguez accepterait réellement. Cette approche nécessiterait une coalition régionale unissant la gauche (Brésil, Colombie) et la droite (Chili, Équateur). Une lueur d’espoir subsiste : Mark Carney s’est entretenu dimanche avec Mme Machado. Selon Rowswell, c’est un signal positif : « Cela montre qui le Canada considère comme l’acteur le plus important… Elle est la personne qui incarne le mieux la volonté du peuple vénézuélien. »
Selon la source : lapresse.ca
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