Comment une femme bannie des labos a révolutionné le traitement du cancer infantile
Auteur: Mathieu Gagnon
Une lueur d’espoir dans l’obscurité de l’après-guerre
C’est difficile d’imaginer aujourd’hui à quel point le diagnostic était sombre. Dans les années d’après-guerre, à New York, la leucémie aiguë chez l’enfant était essentiellement une condamnation à mort rapide, souvent une affaire de quelques mois seulement. Les médecins, aussi dévoués soient-ils, se retrouvaient les mains liées, n’ayant presque rien à offrir au-delà des soins de soutien de base.
Pour vous donner une idée du désespoir ambiant, une chronologie du National Cancer Institute rappelle qu’en 1949, la FDA a approuvé la moutarde à l’azote — oui, un agent de guerre chimique reconverti — pour tenter de traiter le cancer. C’était ça, la réalité. Les familles entendaient inlassablement que le temps était compté.
Mais au milieu de ce marasme, une percée a eu lieu. Des médecins new-yorkais ont rapporté qu’un nouveau médicament de chimiothérapie avait réussi à effacer les signes de leucémie chez 15 enfants, et ce, pour des périodes allant de plusieurs semaines à quelques mois. Ce n’était pas encore une victoire totale, mais c’était un début.
Et qui était derrière cette nouvelle forme de traitement ? Gertrude B. Elion. Une chimiste travaillant dans les laboratoires de recherche de Burroughs Wellcome. Son parcours est d’autant plus fascinant que, comme elle l’a raconté dans un essai pour le prix Nobel, les laboratoires refusaient généralement d’embaucher des femmes lorsqu’elle cherchait du travail après ses études. Elle a dû enchaîner les petits boulots, se sentant pourtant « hautement motivée » à trouver un remède contre le cancer. Une femme poussée vers la sortie qui a trouvé le moyen de rentrer par la fenêtre, en quelque sorte.
La science derrière le miracle : chimie rationnelle et imposteurs moléculaires

Ce qui distinguait l’équipe d’Elion, c’était sa méthode. Alors que la plupart des entreprises pharmaceutiques de l’époque tâtonnaient un peu au hasard — la méthode essai-erreur —, Elion et ses collègues privilégiaient une conception rationnelle des médicaments. L’idée était de construire des molécules en ciblant la chimie connue des cellules.
Leur recherche s’appuyait sur des collaborations cliniques solides avec le Sloan Kettering Institute (SKI) et le Weill Cornell Medicine (WCM) à New York. Gertrude Elion savait que les cellules copient les acides nucléiques, l’ADN et l’ARN, pour transporter les instructions génétiques. Elle a donc décidé de cibler les étapes chimiques qui construisent ces molécules précises.
Pourquoi la leucémie progresse-t-elle si vite ? La leucémie aiguë lymphoblastique (souvent appelée LAL à l’hôpital) est un cancer du sang à croissance rapide, fréquent chez les enfants. La moelle osseuse, ce tissu mou où naissent les cellules sanguines, se remplit de « blastes » leucémiques qui étouffent les cellules saines combattant les infections. Ces blastes se divisent à une vitesse folle.
C’est là qu’intervient le génie d’Elion. Elle a travaillé sur un antimétabolite, un médicament qui bloque les réactions clés de la construction cellulaire. Le résultat fut la 6-mercaptopurine, souvent abrégée en 6-MP. C’est un composé ressemblant à une purine — ces « lettres » chimiques à l’intérieur de l’ADN et de l’ARN — qui interfère avec leur production. En gros, elle a créé un leurre. Sa molécule ressemblait aux purines naturelles, ce qui lui a donné un point de départ pour fabriquer des variantes.
Après avoir testé des douzaines de variantes sur des microbes et des cellules leucémiques en laboratoire, et après que des tests sur les animaux aient suggéré que les tumeurs pouvaient répondre, les cliniciens ont franchi le pas. Ils ont essayé la 6-MP chez des enfants et des adultes, malgré les pronostics sombres.
Des premiers essais à la survie moderne : victoires, toxicités et adaptation

Les résultats furent assez prometteurs pour continuer. Les médecins ont commencé à parler de rémission. Cela signifie que les signes du cancer tombaient sous le seuil de détection pour un temps, les numérations sanguines semblaient normales et les symptômes s’apaisaient. Mais attention, le traitement devait continuer car des cellules cachées demeuraient souvent.
Avec la 6-MP seule, cette rémission précoce finissait souvent par s’arrêter. Les chercheurs, impuissants, voyaient les enfants rechuter après une brève amélioration. L’équipe a vite compris que le médicament seul ne durerait pas éternellement ; les cellules cancéreuses pouvaient devenir résistantes.
De plus, il y avait la question de la toxicité. Certains rapports initiaux décrivaient une toxicité gérable, mais la chimiothérapie peut causer une myélosuppression — une chute de la production de cellules dans la moelle osseuse. Quand les globules blancs chutent, le moindre risque d’infection devient mortel. La même stratégie qui bloque l’ADN peut aussi endommager l’intestin et le foie. C’est un équilibre précaire que les médecins doivent gérer avec des dosages précis et des analyses constantes.
Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. Cancer.gov rapporte un chiffre incroyable : le taux de survie à cinq ans pour les enfants atteints de LAL est passé d’environ 60 % à environ 90 % après l’adoption d’une thérapie de maintenance à long terme. Cette thérapie utilise souvent la 6-MP quotidienne combinée à un autre médicament pour maintenir la rémission. Comme les enfants prennent la 6-MP à la maison, les familles doivent suivre des horaires stricts.
Aujourd’hui, les cliniciens traitent la LAL par phases, commençant par une thérapie intense avant de passer à des mois de suivi minutieux. Les chercheurs testent désormais les cellules leucémiques pour détecter les changements génétiques, afin d’adapter la thérapie et d’éviter une toxicité inutile. C’est du sur-mesure.
Conclusion : Un héritage tardif mais immortel
La reconnaissance est arrivée tard, peut-être trop tard pour certains, mais elle est arrivée. En 1988, le comité Nobel a honoré Gertrude B. Elion pour ses principes qui ont amélioré les traitements non seulement de la leucémie, mais aussi des infections, de la goutte et des greffes. Elle avait commencé comme chimiste organicienne, mais a dû étudier la microbiologie et la pharmacologie pour comprendre comment stopper les cellules malades. Son chemin semblait inhabituel pour une femme dans les années 1940, mais quelle trajectoire !
Bien sûr, tout n’est pas parfait. Des années après la fin du traitement, les médecins surveillent encore les survivants pour des effets tardifs qui peuvent apparaître au niveau des hormones, des os ou des nerfs. Les familles surveillent l’anxiété et les troubles de l’apprentissage après de longs séjours à l’hôpital. Mais une meilleure prise en charge vise à protéger la qualité de vie tout en gardant des taux de guérison élevés.
Le médicament d’Elion n’a pas guéri la leucémie à lui seul, mais il a prouvé que la chimie pouvait prolonger la vie et enseigner de nouvelles règles. En choisissant d’abord une voie cellulaire puis en créant une correspondance, elle a aidé à remplacer les devinettes par une chimie planifiée. Cette stratégie a guidé les chercheurs par la suite pour cibler enzymes, récepteurs et machinerie virale. L’étude complète est d’ailleurs publiée dans les Annals of the New York Academy of Sciences.
Selon la source : earth.com
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.