Une forteresse de glace

C’était leur refuge, leur cocon. Ioulia Mykhailiuk et Ihor Honcharuk, un couple de la classe moyenne vivant dans un quartier chic de Kyiv, aimaient appeler leur grand appartement confortable « notre petite forteresse » depuis le début de l’invasion. Même lorsqu’un missile a endommagé ce premier logement, ils n’ont pas fui. Ils sont restés, louant un autre appartement dans la capitale, résolus à tenir bon. Mais cette semaine… cette semaine, quelque chose a changé. Les drones et les missiles russes ont plongé la ville dans ce qui est sans doute la pire coupure de chauffage et d’électricité depuis le début de la guerre. Il faisait -11 °C à l’extérieur, et à l’intérieur, le froid était tel qu’ils pouvaient voir leur propre souffle en parlant.
On imagine la scène, presque surréaliste : M. Honcharuk, directeur d’une chaîne de télévision, essayant de bricoler un radiateur de fortune — un « système D » désespéré — en posant une brique sur un brûleur à gaz de la cuisinière. Ça n’a pas marché. Pas vraiment. Ça suffit, se sont-ils dit. C’était le point de rupture. Avec leur fils d’à peine un an, le petit Markiian, ils ont chargé la voiture pour se réfugier chez un parent, dans un village plus loin. Ioulia, qui est avocate, a eu cette phrase terrible avant de partir, alors qu’elle installait son bébé emmitouflé dans une grosse boule de couvertures en polar : « Ce n’est pas inconfortable, c’est bien pire qu’inconfortable ».
Alors que les grands froids s’installent pour de bon, la stratégie de Moscou est claire, brutale : intensifier le pilonnage des infrastructures électriques. L’objectif ? Saper le moral des civils, les épuiser, pour finalement arracher des concessions à l’Ukraine lors des futures négociations de paix qui pourraient être menées par l’administration Trump.
Stratégie de la terreur : Isoler pour mieux détruire

Les Russes ont déjà essayé, par le passé, de plonger Kyiv et ses trois millions d’habitants dans le noir total. On se souvient de l’hiver 2022, juste après l’invasion du 24 février. À l’époque, Moscou voulait détruire le réseau national, mais c’était trop ambitieux ; l’Ukraine avait réussi, avec une certaine ingéniosité, à redistribuer le courant via des lignes intactes. Les Russes visaient aussi les transfos des centrales nucléaires. Mais cette année, les frappes font beaucoup plus mal. C’est différent. L’électricité est parfois coupée des jours durant. Selon la mairie, c’est la panne la plus grave depuis le début du conflit, avec environ 500 immeubles d’habitation privés de chauffage.
Les experts le voient bien : la tactique a évolué. Oleksandr Khartchenko, le directeur du Centre de recherche sur l’industrie énergétique — une société de conseil locale —, constate que la Russie concentre désormais ses frappes sur trois cibles précises : Kyiv, Odessa et Dnipro. L’idée semble être d’isoler ces villes du réseau national pour ensuite bombarder méthodiquement leurs centrales électriques. C’est vicieux. Les frappes sont répétées toutes les deux semaines, un rythme calculé pour perturber les réparations et, tragiquement, viser les équipes techniques. « Ils visent là où des réparations sont en cours. On compte beaucoup de morts et de blessés parmi nos travailleurs du secteur énergétique », déplore M. Khartchenko.
Les dates parlent d’elles-mêmes. Le 19 janvier, des bombardements ont touché des postes de distribution autour de Kyiv et trois centrales électriques (gaz et charbon) de la ville, coupant les sources vitales de chaleur. Les lumières se sont éteintes, transformant la capitale en un tableau glacé, presque figé, avec ses arbres givrés et ses bancs de neige scintillant sous un soleil trompeur. Mardi, la ville survivait avec moins d’un dixième de la puissance nécessaire — elle a besoin d’environ 2000 mégawatts. Le peu d’électricité disponible a été redirigé en urgence vers les infrastructures critiques comme les pompes à eau et le métro, laissant la plupart des résidences dans le froid.
Survie politique et tensions au sommet

Alors que le mercure chutait, la situation du chauffage est devenue critique. Habituellement, les centrales de Kyiv envoient de l’eau chaude via un immense réseau de tuyaux. Pour éviter le pire, les autorités ont dû brancher ce réseau sur des chaudières à gaz d’appoint, bien moins puissantes. C’est du bricolage à grande échelle pour éviter que la ville ne gèle. Vitali Klitschko, le maire de Kyiv et ancien champion de boxe poids lourd, ne mâche pas ses mots. Lors d’une visite mardi dans une maison de retraite chauffée par une de ces chaudières de secours, il a lancé : « On se bat pour notre survie ». Pour lui, l’intention de Poutine est claire : il ne veut pas de la population ukrainienne, il veut juste le territoire.
Mais le maire a aussi lancé un cri d’alarme logistique : la défense antiaérienne est à sec. Ils manquent de munitions, surtout d’intercepteurs Patriot américains. « C’est une question de vie ou de mort pour la population civile. De grâce, aidez-nous », a-t-il imploré, appelant les alliés occidentaux à accélérer la cadence. Les frappes successives — celles du 9 janvier, suivies d’une nouvelle vague le soir du 12 sur les mêmes infrastructures — rendent les réparations infernales.
Malgré l’urgence, la politique ne s’arrête jamais vraiment, n’est-ce pas ? Ces frappes ravivent les vieilles rivalités. Le président Volodymyr Zelensky, rival de longue date de Klitschko, lui a reproché d’avoir « fait très peu » pour préparer la capitale. Le maire s’est défendu, affirmant que ses employés faisaient l’impossible et que, franchement, la politique devrait attendre. Il a conseillé aux résidents d’aller chez des proches ailleurs si possible, sans toutefois appeler à une évacuation massive. On sent la tension monter, la crainte que les Ukrainiens, épuisés, ne finissent par se retourner les uns contre les autres.
Conclusion : Tenir bon malgré la fatigue

La réalité sur le terrain, c’est celle de Volodymyr Dorodko, un jeune avocat de 23 ans. Récemment, il a dû passer la nuit à dormir dans son manteau en duvet. Une explosion nocturne avait secoué son quartier, et au matin, il est sorti examiner les débris d’un drone, touchant du doigt les fragments de fibre de carbone noir des ailes. C’est devenu une scène quasi quotidienne ici. « Bien des gens sont fatigués », admet-il avec lucidité.
Cette fatigue est dangereuse. Les difficultés font naître des discours qu’on n’entendait pas avant. M. Dorodko raconte que certaines mères, celles qui ont un fils au front, commencent à le dire tout haut : « donnons-leur le Donbass, pour qu’il n’y ait plus de morts et que les bombardements cessent ». C’est un désespoir palpable. Pourtant, le jeune homme trouve ça futile. Céder ne ferait qu’encourager Poutine à continuer, croit-il fermement. Pour lui, comme pour la majorité silencieuse qui grelotte dans le noir, il n’y a pas d’autre choix que de tenir bon, encore un jour, encore une nuit.
Selon la source : lapresse.ca
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