Les bébés dinosaures étaient des proies faciles pour les prédateurs du Jurassique
Auteur: Mathieu Gagnon
Une réalité bien moins héroïque qu’au cinéma

Quand on pense aux dinosaures, on a tous la même image en tête : des géants qui s’affrontent dans des combats épiques, avec des dents acérées et des coups de queue dévastateurs. C’est spectaculaire, certes. Mais est-ce la réalité ? Pas tout à fait.
Il y a environ 150 millions d’années, l’Amérique du Nord ne ressemblait pas du tout à ce qu’elle est aujourd’hui. C’était un paysage de vastes plaines inondables, de rivières mouvantes et de forêts éphémères, qui s’étendait sur l’actuel ouest des États-Unis. Les dinosaures y régnaient en maîtres. Certains broutaient paisiblement, d’autres chassaient.
Mais une nouvelle étude vient bousculer nos certitudes. L’histoire de la survie au Jurassique supérieur n’était pas faite de duels constants entre adultes. Elle était plus silencieuse, et franchement plus déséquilibrée. En gros ? Les plus grands prédateurs dépendaient surtout des plus petits membres des espèces géantes pour rester en vie. Les bébés, pour le dire crûment, étaient au menu.
Des montagnes de muscles… qui naissaient minuscules

Prenons les sauropodes, comme le célèbre Brachiosaurus ou le Diplodocus. À l’âge adulte, ces herbivores au long cou étaient de véritables montagnes vivantes, les plus grands animaux à avoir jamais marché sur Terre. Mais ils ne commençaient pas ainsi.
Leur vie débutait dans des œufs d’à peine 30 centimètres de large. Lorsqu’ils éclosaient, ces bébés étaient minuscules comparés à leurs parents et aux dangers qui les entouraient. Et c’est là que le bât blesse : contrairement à beaucoup de mammifères aujourd’hui, les bébés sauropodes ne recevaient quasiment aucune aide.
Le Dr Cassius Morrison, de l’UCL Earth Sciences, qui a dirigé cette étude publiée dans le New Mexico Museum of Natural History and Science Bulletin, l’explique très bien : « Les sauropodes adultes étaient plus longs qu’une baleine bleue. Quand ils marchaient, la terre tremblait ». Le problème ? « Leur taille seule rendait difficile le fait de s’occuper de leurs œufs sans les détruire. »
Les preuves suggèrent donc qu’à l’instar des tortues marines actuelles, les petits étaient livrés à eux-mêmes dès le départ. Incapables de se défendre, incapables de courir plus vite que les carnivores, ils pullulaient partout. Une cible facile, hélas.
Une enquête menée sur 10 000 ans d’histoire

Comment les scientifiques ont-ils reconstitué ce drame préhistorique ? L’équipe s’est concentrée sur des fossiles issus de la formation de Morrison, et plus précisément d’un site unique dans le Colorado : la carrière de dinosaures de Dry Mesa.
Ce lieu est une mine d’or. Sur une période couvrant jusqu’à 10 000 ans, cet endroit a enregistré un mélange dense de vie et de mort. On y a retrouvé les restes d’au moins six espèces de sauropodes, mais aussi des carnivores, des animaux plus petits et des plantes.
Cette concentration exceptionnelle a permis aux chercheurs de faire quelque chose de rare : cartographier un réseau alimentaire complet. Au lieu d’étudier les espèces une par une, ils ont tracé « qui mangeait qui » dans tout l’écosystème. Pour y arriver, ils ont croisé plusieurs méthodes : la taille des dinosaures, l’usure de leurs dents, et l’analyse des isotopes prisonniers des fossiles. Ils ont même parfois étudié le contenu fossilisé des estomacs, figeant ainsi le dernier repas d’un dinosaure. Grâce à un logiciel habituellement utilisé pour les écosystèmes modernes, un schéma clair est apparu : les sauropodes étaient connectés à beaucoup plus de prédateurs que les autres herbivores.
La stratégie du moindre effort pour les prédateurs

Pourquoi cet acharnement sur les petits ? C’est une question de calcul des risques. Les ornithischiens, comme le Stegosaurus, étaient aussi des mangeurs de plantes, mais ils représentaient des repas risqués. Avec leurs armures et leurs queues hérissées de pointes, ils pouvaient infliger des blessures fatales.
Pour des carnivores comme l’Allosaurus ou le Torvosaurus, cette abondance de jeunes sauropodes sans défense changeait la donne mathématique de la survie. William Hart, de l’université Hofstra et co-auteur de l’étude, souligne un point fascinant : « Certains fossiles d’Allosaurus montrent des signes de blessures assez horribles – causées par exemple par la queue à pointes d’un stégosaure – qui avaient guéri. »
Comment un chasseur blessé pouvait-il survivre sans chasser ? Grâce aux bébés. Cette réserve de proies faciles permettait aux prédateurs de se nourrir sans prendre de gros risques, le temps de se remettre sur pied. William Hart ajoute que ces super-prédateurs avaient sans doute la vie plus facile pour trouver de la nourriture que le fameux T-Rex, qui apparaîtra des millions d’années plus tard.
Ce que cela nous apprend sur l’évolution

Cette étude ne se contente pas de décrire un moment cruel de l’histoire. Elle nous aide à comprendre comment les choses ont changé sur le long terme. Lorsque les sauropodes sont devenus moins fréquents, des dizaines de millions d’années plus tard, les prédateurs ont été forcés de s’adapter.
C’est peut-être ce qui explique pourquoi des dinosaures comme le Tyrannosaurus rex ont dû développer des mâchoires plus puissantes, une meilleure vue et des corps plus massifs : ils devaient chasser des proies devenues plus coriaces.
En reconstruisant ces réseaux alimentaires, les scientifiques voient comment un changement à un niveau affecte tout le reste. Au Jurassique supérieur, les bébés sauropodes n’étaient pas seulement des victimes. Ils étaient le carburant qui faisait tourner toute la machine. Pendant que les adultes faisaient les gros titres, ce sont leurs petits qui permettaient à tout le monde de survivre.
Selon la source : earth.com
Créé par des humains, assisté par IA.