La tortue marine la plus rare au monde entend dans la même gamme de fréquences que le bruit des navires
Auteur: Mathieu Gagnon
Une coïncidence acoustique inquiétante

La tortue de mer la plus rare au monde possède une capacité auditive qui soulève de nouvelles questions pour sa conservation. Des recherches récentes démontrent que cet animal perçoit les bruits océaniques de basse fréquence bien mieux que les sons aigus. Cette spécificité biologique permet à l’espèce de cibler une bande sonore étroite où son ouïe est la plus performante. Ce constat scientifique met en lumière une réalité complexe pour la survie de l’espèce dans son habitat naturel.
Cette plage de fréquences auditives correspond précisément aux bruits générés quotidiennement par le trafic maritime. Ce chevauchement place le vacarme des navires directement au cœur du spectre sonore utilisé par cet animal en danger critique d’extinction. Or, ces tortues évoluent principalement le long de certaines des côtes les plus fréquentées de la planète, où l’activité humaine est constante et le silence sous-marin pratiquement inexistant.
L’étude se concentre sur la tortue de Kemp, ou Lepidochelys kempii, une espèce qui fréquente majoritairement les eaux côtières peu profondes. Les preuves de cette sensibilité acoustique ont été documentées par Charles A. Muirhead au laboratoire marin de l’Université Duke. Cette installation côtière a été spécifiquement conçue pour permettre une recherche marine de proximité, offrant un cadre idéal pour observer ces interactions sensorielles.
Une méthode d’écoute sans stress

Pour comprendre ce que ces reptiles marins entendent, l’équipe de recherche a dû innover afin d’éviter tout stress aux animaux. Au lieu de dresser les tortues à réagir à des sons, les scientifiques ont mesuré l’activité électrique subtile de leur système nerveux pendant qu’elles se reposaient calmement sous l’eau. Cette approche physiologique permet d’obtenir des données objectives sans perturber le comportement naturel de l’animal.
De petits capteurs placés sur la tête de chaque spécimen ont permis de capter les signaux nerveux qui se déclenchent lorsque le son atteint l’oreille interne. Grâce à ce dispositif, l’audition a pu être testée de manière non invasive. Les tortues ont été exposées à une gamme de tonalités variant de grondements très bas à des sons beaucoup plus nets, simulant la différence entre un moteur de navire lointain et un sifflement mécanique aigu.
Comme ce test suit les signaux nerveux plutôt que le comportement visible, il révèle ce qui atteint physiquement l’oreille, et non si la tortue réagit consciemment. Les observations ont montré que les tortues répondent le plus fortement aux mêmes tonalités basses qui dominent les eaux côtières modernes, plutôt qu’aux fréquences plus élevées.
La domination des basses fréquences

L’analyse des résultats sur l’ensemble des individus testés indique une tendance claire : l’audition est la plus forte pour les sons graves et grondants. Ces bruits sont similaires à ceux produits par les grands navires et l’activité industrielle lourde. La sensibilité auditive des tortues culmine dans la plage dominée par le bruit des moteurs et des hélices, avant de chuter rapidement à mesure que les sons deviennent plus aigus et perçants.
Ce chevauchement n’est pas anecdotique : il signifie que le bruit routinier des navires se situe à l’intérieur de la gamme que ces tortues entendent le plus clairement, et non à la limite de leur perception. Charles A. Muirhead souligne que les résultats indiquent une sensibilité maximale dans la même bande de basses fréquences où se produit une grande partie du bruit industriel et naval. Cela met en exergue les zones où l’ajout de son anthropique pourrait avoir l’impact le plus marqué.
Cette superposition acoustique est d’autant plus préoccupante que les sons graves voyagent sur de longues distances sous l’eau. L’eau transporte ces fréquences avec peu de perte, en particulier à travers les vastes plateaux continentaux. Une revue de 2009 avait déjà démontré comment la navigation et les relevés saturent la plage de 10 à 500 hertz à travers l’océan.
Le phénomène du masquage auditif

La présence constante de bruit dans l’habitat de la tortue de Kemp ne nécessite pas de blesser l’oreille pour avoir des conséquences. Le bruit peut masquer d’autres sons essentiels qui guident le comportement de l’animal. Les scientifiques appellent ce phénomène le « masquage auditif » : lorsqu’un son couvre un autre, il peut perturber l’orientation ou la capacité à trouver de la nourriture.
Pour une tortue évoluant dans une eau trouble, un fond sonore plus bruyant peut brouiller les indices provenant du ressac, des proies ou des prédateurs. Même un cargo lointain peut ajouter un son constant dans l’habitat, car cette bande de fréquences chevauche celle de la tortue de Kemp. Lorsque de nombreux navires partagent une même route, leur bruit combiné de basse fréquence peut élever le niveau sonore ambiant pendant de longues périodes.
Il est important de noter que la nouvelle carte auditive établie par l’étude n’a pas testé le comportement en situation réelle. Par conséquent, elle ne peut pas encore dire si ce masquage a modifié la survie des spécimens dans la nature. Cependant, elle confirme que le potentiel de perturbation sensorielle est physiquement présent.
Limites de l’étude et perspectives réglementaires

Mener un test d’audition sur un animal en voie de disparition a imposé des compromis nécessaires aux chercheurs. Chaque session a été maintenue courte et douce pour garantir le bien-être des sujets. L’équipe a utilisé des capteurs non invasifs et a surveillé les signes de santé avant et après les tests, comparant ensuite les résultats entre les individus. Les auteurs notent que les tests basés sur les nerfs peuvent manquer des perceptions plus douces, faisant des seuils mesurés une estimation prudente.
Ce biais conservateur est crucial près des limites de l’audition, où des signaux faibles pourraient encore influencer le mouvement des tortues. Malgré ces limites, une courbe auditive de référence permet désormais aux gestionnaires de faire correspondre les activités bruyantes aux fréquences que les tortues détectent, plutôt que de deviner. Le Bureau of Ocean Energy Management a d’ailleurs signalé l’exposition au bruit des tortues comme une lacune clé dans son rapport de 2025.
Les opérateurs de navires et les constructeurs côtiers peuvent ainsi tester des options pour réduire la production de basses fréquences, comme des réglages d’équipement plus silencieux. Les régulateurs pourraient également programmer les travaux les plus bruyants loin des zones sensibles près des côtes, bien que ces choix nécessitent une surveillance spécifique à chaque lieu. L’étude, publiée dans The Journal of the Acoustical Society of America, offre un point de départ partagé pour l’action.
L’avenir de la tortue de Kemp

Les tortues de Kemp, classées par la NOAA Fisheries comme la tortue de mer la plus rare et listée comme espèce en danger dans les eaux américaines, passent une grande partie de leur vie dans les zones côtières où les humains pêchent et voyagent. Cette rareté rend difficile la réalisation de grandes expériences, c’est pourquoi les tests auditifs non invasifs sont essentiels pour combler les lacunes de connaissances sans nuire à la population restante.
Le prochain défi scientifique consiste à relier les mesures effectuées en bassin à des lieux réels où les tortues nagent, se reposent et font surface pour respirer. Des études de terrain futures pourront associer des enregistreurs sous-marins à des balises de suivi, montrant ce qu’une tortue a entendu lors de ses mouvements normaux. Charles A. Muirhead affirme que ces efforts aideront à affiner la compréhension de l’interaction entre le bruit d’origine humaine et les systèmes sensoriels des tortues marines.
Si les chercheurs parviennent à relier les niveaux sonores au stress ou au déplacement des animaux, les agences pourront fixer des limites plus claires pour l’industrie côtière. Avec une idée plus précise de ce qu’elles peuvent entendre, les plans de conservation pourront désormais peser le facteur bruit aux côtés des filets, des débris et des bateaux. Cette étude a transformé un sens méconnu en limites mesurables, ouvrant la voie à une protection plus globale.
Selon la source : earth.com
Créé par des humains, assisté par IA.