Une mère raconte sa traversée périlleuse de la frontière pour fuir l’Amérique de Trump
Auteur: Simon Kabbaj
Une course contre la montre dans le froid glacial

C’est un récit glaçant, au sens propre comme au figuré, que livre une jeune femme de 25 ans arrivée récemment au Canada. À la mi-janvier, alors que la neige lui arrivait aux genoux, elle a traversé péniblement une forêt sombre et glacée près de la frontière québécoise. Le mercure oscillait autour de -11 degrés Celsius. De sa main gauche, elle agrippait fermement sa fille, tandis que sa main droite tenait un téléphone portable en hauteur. À l’autre bout du fil, une voix transmettait des instructions précises sur la direction à suivre et les endroits où s’arrêter.
Quatre autres migrants haïtiens faisaient partie de ce voyage périlleux. « C’était comme une course contre la montre », s’est souvenue la femme lors d’une entrevue récente. Quelques semaines après cette épreuve, la mère et sa fille demandent l’asile au Canada. La Presse Canadienne, qui l’a rencontrée à plusieurs reprises avant et après son arrivée au Québec, a accepté de ne pas divulguer son nom. Elle craint en effet que son identité ne compromette son processus d’immigration et la sécurité de sa fille au Canada.
Ce type de périple est de plus en plus fréquent, selon les défenseurs des migrants. Ces derniers affirment que la peur suscitée par les projets du président américain Donald Trump pour les personnes aux statuts juridiques précaires pousse les migrants à risquer leur vie pour tenter d’obtenir l’asile au Canada. Si les républicains aux États-Unis défendent leurs politiques en insistant sur la nécessité de mettre fin à l’anarchie dans le système d’immigration, la rhétorique anti-immigrants du président exacerbe les craintes de cette mère.
La préparation et le saut dans l’inconnu

Face à la situation politique, la jeune femme s’interroge avec émotion : « Ne suis-je pas humaine ? …. Pourquoi quelqu’un est-il si cruel et méchant ? Est-ce normal ? Est-ce acceptable ? ». Avant de quitter le sol américain pour le Canada, elle affirme qu’elle connaissait parfaitement les dangers qui l’attendaient. Elle s’était conditionnée mentalement pour affronter le pire scénario possible.
« Je me suis préparée au pire. Même si nous nous faisions prendre, je les aurais suppliés de laisser entrer mon enfant. Je voulais juste qu’elle soit en sécurité », a-t-elle confié. Elle décrit une expérience désorientante et totale : « Il n’y avait pas de chemin. C’était se jeter, corps et âme, dans l’inconnu, avec rien d’autre qu’une voix, un numéro de téléphone, sans identité connue. »
Le groupe s’était équipé de bottes, de manteaux, de chapeaux, d’écharpes et de gants pour affronter les éléments. Au départ, la mère portait un sac à dos, mais elle l’a rapidement vidé pour alléger sa charge, ne conservant que ses papiers d’identité et ceux de sa fille. Dans la confusion de l’action, elle a même perdu un gant, augmentant sa vulnérabilité au froid.
Une nuit d’attente interminable dans la neige
Ce que les passeurs avaient décrit comme une marche de 35 à 45 minutes s’est transformé en une épreuve de plusieurs heures. Le périple a débuté vers 17 heures pour ne se terminer qu’aux alentours de 2 heures du matin. La jeune femme explique qu’une autre mère et son enfant traînaient à plusieurs reprises, obligeant le reste du groupe à s’arrêter pour les attendre. À l’approche de la frontière québécoise, elle a dû patienter avec sa fille et l’un des hommes pendant environ trois heures dans une quasi-obscurité. Les trois autres membres du groupe ne les ont rejoints que vers 23 heures.
Pour ne pas être repérée, elle s’est cachée avec sa fille le long de haies en bordure de route, assise directement dans la neige, tentant désespérément de rester au chaud en attendant le véhicule qui devait les récupérer. Épuisée, sa fille a fini par s’endormir. Durant cette attente angoissante, la mère a appelé Frantz André, le responsable d’un groupe de défense des migrants basé à Montréal. M. André, qui était en contact avec elle depuis juin dernier, a avoué avoir craint qu’elles ne survivent pas à la nuit.
« Nous avions si froid », raconte-t-elle. Elle a alors posé un ultimatum désespéré à son contact : « Je lui ai dit que si rien ne se passait d’ici 3 heures du matin, alors il pourrait appeler. J’étais consciente des limites à ne pas franchir, surtout pour mon enfant. »
Le sauvetage et le contexte juridique complexe
Le véhicule de récupération est finalement arrivé vers 2 heures du matin. « J’ai été la première à monter dans la voiture avec mon enfant », précise-t-elle. Elle a ensuite été déposée dans un motel, épuisée mais incapable de trouver le sommeil. « Je surveillais ma fille », dit-elle. Cette mère vivait en Géorgie depuis deux ans. Elle était arrivée aux États-Unis depuis Haïti grâce à un programme de libération conditionnelle humanitaire sous l’administration de l’ancien président Joe Biden. Lorsque Donald Trump a mis fin à ce programme fin mai 2025, elle a demandé le statut de protection temporaire, mais n’a jamais reçu de réponse.
L’administration Trump tente désormais de mettre fin à ce programme temporaire également. Selon la jeune femme, cela pourrait forcer des milliers d’autres Haïtiens à être expulsés vers un pays en proie à l’instabilité politique et à la violence. Sans statut légal aux États-Unis depuis mai, elle a versé environ 4 100 $ à un groupe local en Géorgie pour organiser son transport vers le Canada, une somme qui représentait la quasi-totalité de ses avoirs.
Depuis Noël, au moins 27 migrants haïtiens ont été arrêtés après avoir traversé la frontière canadienne à pied. Certains ont été hospitalisés pour hypothermie et engelures, tandis que d’autres ont été immédiatement renvoyés aux États-Unis. Un porte-parole du Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis a indiqué qu’un migrant sans statut légal peut être transféré sous la garde de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). En vertu de l’Entente sur les tiers pays sûrs, les demandeurs d’asile doivent faire leur demande dans le premier pays sûr où ils arrivent. Toutefois, une exception existe : un migrant qui traverse la frontière et reste indétecté pendant deux semaines peut demander l’asile au Canada, tout comme un mineur non accompagné.
Vers un avenir plus serein
Pendant les deux semaines suivant sa traversée, la mère haïtienne s’est cachée avec sa fille dans un lieu tenu secret au nord de Montréal. Elle a ensuite rencontré La Presse Canadienne dans les bureaux montréalais de Frantz André, qui l’aide dans sa demande d’asile. M. André se montre optimiste quant à ses chances : « Si tout va bien, dans deux ans, elle aura son statut. Pour l’instant, elle peut envisager un avenir sans peur. »
De son côté, la mère affirme qu’elle est encore en train de digérer son épreuve. « Je n’ai pas encore pleuré. Peut-être qu’un jour je le ferai, pour me libérer. Mais pour l’instant, j’ai encore des choses à faire. » Elle espère inscrire sa fille à l’école prochainement et rêve d’une vie tranquille. Son anniversaire, le 12 février, revêt une signification toute particulière cette année.
« Je me suis déjà offert mon cadeau », conclut-elle avec résilience. « C’était de me sortir du pétrin dans lequel j’étais aux États-Unis. » Ce reportage a été publié initialement le 11 février 2026.
Créé par des humains, assisté par IA.