Un air qui ignore les frontières
La géographie dicte parfois des réalités sanitaires incontournables. Au Canada, deux citoyens sur trois résident à moins de cent kilomètres de la frontière avec les États-Unis. Cette proximité implique un partage inévitable de l’atmosphère, régi par les vents dominants qui poussent les masses d’air du sud vers le nord et l’est. En conséquence, l’air respiré par une grande partie de la population canadienne contient des polluants générés directement chez nos voisins du sud.
L’impact de ce transfert atmosphérique est quantifiable et significatif. Une étude publiée en 2024 révèle que 28 % des particules fines (PM2.5) détectées dans l’air du sud du Québec proviendraient des États-Unis. Patrick Hayes, professeur de chimie à l’Université de Montréal ayant participé à ces travaux, souligne la vulnérabilité géographique de la région face à ce phénomène transfrontalier.
Le scientifique est formel quant à la mécanique de ce transport de pollution. « On sait que nous sommes mal placés dans le sud du Québec parce que les vents dominants transportent des polluants produits aux États-Unis au-dessus de nos têtes », a expliqué le professeur Hayes. Cette réalité physique place la santé des Canadiens sous l’influence directe des décisions politiques prises à Washington, notamment concernant la réglementation environnementale.
L’alerte des médecins : asthme et maladies chroniques
Les experts médicaux observent avec inquiétude les changements de cap de l’administration Trump, craignant une recrudescence des pathologies liées à la qualité de l’air. L’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME) a exprimé ses craintes face à la suppression annoncée ou prévue de divers règlements antipollution aux États-Unis. Selon eux, une déréglementation accrue aura des répercussions directes sur la santé publique au nord de la frontière.
Johanne Elsener, porte-parole de l’AQME, détaille les conséquences potentielles d’un relâchement des normes américaines. « Si la pollution américaine augmente par une déréglementation des énergies fossiles, par une hausse de la production d’énergie des centrales au charbon, par la déréglementation d’émissions des automobiles, ça va avoir un impact négatif sur la pollution de l’air au Canada et sur la santé des Canadiens […] en termes de décès prématurés, mais aussi d’asthme, de maladies respiratoires chroniques, de cancers du poumon, de maladies cardiovasculaires, etc. », a-t-elle indiqué.
Le Dr David Kaiser, spécialiste en santé publique à la Direction régionale de santé publique de Montréal, partage ce diagnostic alarmant. Il se dit particulièrement préoccupé par la hausse possible des particules fines, une pollution qui « génère un fardeau très important en termes d’impact sur la santé ». À court terme, l’augmentation des PM2.5 transfrontalières entraînerait « plus de journées de smog et, lors des journées de smog, il y a plus d’hospitalisations et de décès, notamment chez les personnes qui ont des problèmes respiratoires ou qui font de l’asthme ». À long terme, l’exposition continue est associée au cancer du poumon et aux maladies cardiaques.
Windsor, Toronto, Québec : les chiffres de la contamination
L’ampleur de la pollution transfrontalière varie considérablement d’une région à l’autre, frappant plus durement les villes situées à proximité immédiate des zones industrielles américaines. Un rapport conjoint produit en 2013 par l’Agence américaine de protection de l’environnement et Environnement Canada a mis en lumière ces disparités. La ville de Windsor, en Ontario, fait figure de cas extrême : plus de 80 % des particules fines (PM2.5) présentes dans son air provenaient alors des États-Unis.
D’autres grandes agglomérations canadiennes subissent également cette influence, bien que dans des proportions moindres. Le même rapport indiquait qu’environ 25 % des émissions de PM2.5 à Ottawa étaient d’origine américaine. À Toronto et à Québec, ce chiffre se situait autour de 20 %. Dans les provinces de l’est, la tendance générale reste la même : les vents dominants acheminent les polluants du sud vers le nord et l’est.
Il est à noter que ce phénomène n’est pas à sens unique, bien que les émissions américaines soient prédominantes pour la majorité des villes frontalières. Le rapport soulignait que certaines villes américaines, telles que Seattle (Washington), Grand Forks (Dakota du Nord) et Buffalo (New York), voyaient leurs niveaux de PM2.5 influencés par les émissions canadiennes. Ces échanges atmosphériques confirment l’interdépendance environnementale des deux nations.
Une déréglementation qualifiée d’historique
Depuis l’entame de son second mandat, le président Donald Trump a multiplié les initiatives visant à démanteler l’héritage environnemental de ses prédécesseurs. En novembre dernier, son administration a officiellement demandé à une cour d’appel d’annuler une norme mise en place par l’administration Biden, laquelle visait à réduire la quantité de particules fines dans l’air. Parallèlement, il a été mis fin aux normes strictes concernant les émissions des véhicules.
L’industrie du charbon, historiquement responsable des pluies acides qui ont affecté le Canada dans les années 1970 et 1980, bénéficie d’un soutien renouvelé. La Maison-Blanche a débloqué 200 milliards de dollars en financement pour ce secteur, une décision qui risque d’accroître la pollution transfrontalière. Le 12 février dernier, l’administration a franchi une nouvelle étape en abrogeant un texte fondamental de l’ère Obama sur la lutte contre les gaz à effet de serre.
Cette stratégie est assumée et revendiquée par les responsables américains actuels. Lors de cette abrogation, le secrétaire à l’Environnement, Lee Zeldin, n’a pas hésité à qualifier l’action gouvernementale en termes superlatifs. Il a déclaré qu’il s’agissait « de la plus importante mesure de déréglementation de l’histoire des États-Unis », marquant ainsi une rupture nette avec les politiques de régulation précédentes.
Le piège de l’inaction locale
Malgré les inquiétudes légitimes suscitées par les décisions américaines, les experts rappellent l’importance de ne pas négliger les sources locales de pollution. Le Dr David Kaiser insiste sur le fait que la majorité de la pollution reste produite sur le sol canadien. Dans le cas de Montréal, près de 70 % des particules fines présentes sur le territoire « viennent de chez nous ». Il met en garde contre la tentation de laisser l’actualité étrangère occulter les responsabilités internes.
Pour le spécialiste en santé publique, il est crucial que « ce qui se passe aux États-Unis détourne notre attention sur ce qu’on peut faire ici ». Les leviers d’action locaux demeurent puissants pour améliorer la qualité de l’air. « Si on réduit le nombre de véhicules sur les routes, si on fait un vrai effort pour réduire notre consommation d’énergie fossile » et que l’on évite le chauffage au bois, alors « on diminuera la quantité de PM2.5 » et « on se donne la chance de protéger notre santé », a souligné le médecin.
Il est important de rappeler la nature de ces polluants. Les PM2.5, particules fines de 2,5 micromètres de diamètre, sont émises sous forme de poussière. Elles proviennent de sources variées telles que les gaz d’échappement des véhicules, l’agriculture, les incendies de forêt, la combustion de bois, mais aussi des sociétés industrielles brûlant du mazout ou du charbon. Leur petite taille leur permet d’être absorbées par les voies respiratoires, de circuler dans le sang et de s’accumuler dans les organes.
Selon la source : lapresse.ca
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