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Venezuela : Une amnistie historique sur fond de tensions et d’exclusions
Crédit: Side-by-side fusion: "Delcy Rodriguez June 2016 (27571633682) (cropped).jpg" by U.S. Department of State from United States (Public domain) via Wikimedia Commons + "2023 Jorge Rodríguez Gómez.jpg" by duma.gov.ru licensed under CC BY 4.0 via Wikimedia Commons

Une loi d’amnistie votée à l’unanimité après la chute de Maduro

C’est un tournant législatif majeur qui s’est joué ce jeudi à Caracas. L’Assemblée nationale du Venezuela a approuvé à l’unanimité une loi d’amnistie qualifiée d’historique, destinée à permettre la libération des détenus politiques du pays. Ce vote intervient dans un contexte très particulier, moins de deux mois après un événement qui a bouleversé l’échiquier politique local : la capture du président Nicolas Maduro, le 3 janvier dernier, lors d’une opération militaire menée par les États-Unis.

Quelques minutes seulement après l’adoption du texte par les députés, la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, a apposé sa signature sur le document au palais présidentiel, promulguant ainsi la loi. Lors de cette cérémonie, elle a tenu à marquer les esprits par une déclaration solennelle : « Il faut savoir demander pardon et il faut aussi savoir recevoir le pardon ». Elle a ajouté, pour souligner la portée de l’événement : « Nous ouvrons de nouvelles voies pour la politique au Venezuela ».

Malgré cette unanimité de façade et la rapidité du processus, des experts soulignent que ce texte a été adopté sous la pression américaine. Ils estiment que la portée réelle de cette amnistie reste limitée, car elle exclut de nombreux cas spécifiques, laissant planer un doute sur l’étendue de la réconciliation nationale promise.

Entre espoir et vigilance : l’attente des familles devant les prisons

À l’extérieur de l’hémicycle, l’atmosphère était chargée d’émotion. Devant les prisons du pays, les proches des détenus, dont beaucoup campent sur place depuis la promesse de libérations faite le 8 janvier, ont suivi les débats parlementaires avec une fébrilité palpable, les yeux rivés sur leurs téléphones portables. L’adoption de la loi, survenue après deux reports successifs, a déclenché des applaudissements retenus, traduisant davantage un immense soulagement qu’une véritable joie.

Parmi ces familles en attente, Petra Vera, qui campe avec son mari devant la prison de la Zona 7 où son beau-frère est incarcéré, a partagé son sentiment mitigé à l’AFP : « (Je suis) heureuse, heureuse et pleine d’espoir, mais toujours sur le qui-vive, parce que, tant que nous ne les verrons pas dehors, nous n’allons pas cesser de lutter ». Cette vigilance reste de mise pour les familles, même si l’annonce du vote a eu un effet immédiat sur la mobilisation : les proches de détenus qui avaient entamé une grève de la faim à Caracas ont tous cessé leur mouvement.

Les chiffres fournis par l’ONG Foro Penal, spécialisée dans le suivi des détenus politiques, permettent de mesurer l’ampleur de la tâche restante. Si le pouvoir a déjà procédé à la libération de quelque 450 prisonniers politiques, l’organisation rappelle que plus de 600 personnes demeurent encore derrière les barreaux à ce jour.

Un périmètre d’application contesté par les experts

L’analyse détaillée du texte révèle des zones d’ombre qui inquiètent les défenseurs des droits humains. L’amnistie couvre des faits s’étant produits pendant 13 périodes précises, correspondant à des phases de manifestations et de répression. Cette limitation temporelle déçoit ceux qui espéraient une couverture totale de la période 1999-2026, englobant les présidences du défunt Hugo Chavez (1999-2013) et de Nicolas Maduro (2013-2026).

Gonzalo Himiob, directeur de Foro Penal, a exprimé ses réserves auprès de l’AFP : « Rien que cela, en soi, est excluant et ignore le fait que la persécution a été continue » durant ces 27 années. Une modification sémantique a toutefois été obtenue par l’opposition : alors que le pouvoir mentionnait initialement la participation à des « faits violents », le texte final évoque désormais la participation à des « manifestations et faits violents ».

Sur le plan procédural, la loi apporte certaines garanties. Le texte indique que les exilés auront la possibilité de mandater des personnes pour les représenter devant la justice. De plus, il stipule « qu’après le dépôt de la demande d’amnistie, la personne ne pourra pas être privée de liberté pour les faits prévus par la présente loi ».

Des exclusions ciblées qui menacent l’opposition

La question des exclusions demeure le point le plus sensible de cette législation. Comme prévu, la loi ne s’appliquera pas aux auteurs de « violations graves des droits de l’homme, crimes contre l’humanité (…) homicides (…) trafic de drogue (…) infractions de corruption ». Cependant, une autre clause pourrait avoir des conséquences politiques majeures : l’exclusion des personnes ayant « promu, instigué, sollicité, invoqué, favorisé, facilité, financé ou participé » à des « actions armées » contre le Venezuela.

Cette disposition risque de priver d’amnistie de nombreux membres de l’opposition, y compris potentiellement Maria Corina Machado, prix Nobel de la paix, qui ont soutenu l’intervention américaine du 3 janvier. Parallèlement, le cas de l’opposant Juan Pablo Guanipa illustre la complexité de la situation : libéré le 8 février après neuf mois de détention pour « conspiration », il avait été arrêté de nouveau deux heures plus tard. Allié de Mme Machado, il se trouvait aux arrêts domiciliaires et a annoncé vendredi être désormais libre pour de bon.

L’avocate Jackeline Sandoval, spécialiste des cas politiques, tempère les attentes concernant les libérations immédiates, notamment pour les forces de l’ordre. « Il y aura une commission qui évaluera certains cas. Au final, ce seront les tribunaux qui décideront. Par conséquent, aucun policier ni militaire ne sortira » de prison dans l’immédiat, prévient-elle, alors que des dizaines de militaires et policiers accusés de complot sont toujours incarcérés.

Bilan mitigé et perspectives de normalisation internationale

Les réactions des acteurs de la société civile face à ce texte sont contrastées. Ali Daniels, directeur de l’ONG Acceso a la Justicia, dresse un constat sévère : « Le bilan de la loi est négatif », pointant de « graves déficiences structurelles ». À l’inverse, Diego Casanova, du Comité pour la Liberté des prisonniers politiques, veut y voir une opportunité : « C’est une occasion en or et nous continuons à appeler à un nouveau moment politique de paix et de coexistence ».

Le président de l’Assemblée nationale a pour sa part insisté sur la dimension résiliente de ce processus législatif : « On apprend aussi de la douleur, et à partir de ces douleurs, nous entamons un processus dans lequel nous devons persévérer ». Cette volonté d’avancer s’inscrit dans une stratégie plus large menée par Delcy Rodriguez.

En effet, la présidente par intérim ne se limite pas à cette loi d’amnistie. Elle a cédé à Washington le contrôle du pétrole et amorcé une normalisation des relations bilatérales, qui étaient rompues depuis 2019. Dans cette dynamique d’ouverture, elle a également promis une réforme judiciaire, après avoir fait approuver une nouvelle loi sur les hydrocarbures ouvrant le secteur aux investisseurs privés.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

Créé par des humains, assisté par IA.

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