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Écoutez le plus ancien enregistrement au monde de chant de baleine, datant d’il y a près de 80 ans.
Crédit: lanature.ca (image IA)

Un engouement mondial pour des mélodies enfouies

Le chant des baleines suscite un intérêt constant à travers le monde, porté par des applications multiples et parfois surprenantes. Qu’il s’agisse de programmes de conservation conçus pour trouver des partenaires à des cétacés solitaires, ou de simples outils sonores pour aider les humains à trouver le sommeil, ses usages se sont largement diversifiés au fil du temps.

Les scientifiques utilisent aujourd’hui ces mélodies aquatiques dans des domaines très variés : pour tenter de décoder un langage complexe, ou encore pour s’entraîner à communiquer avec d’éventuels extraterrestres. Ces captations marines ont d’ailleurs même voyagé au-delà de notre atmosphère en étant envoyées dans l’espace.

Pourtant, c’est au cœur de nos propres archives que la chronologie de ces explorations vient d’être bousculée. Lorsque les archivistes de la Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI) sont tombés par hasard sur un ancien disque audographe, ils ne s’attendaient aucunement à y entendre le chant d’une baleine datant de l’année 1949. Ce document sonore, récemment exhumé, s’impose très probablement comme le plus ancien enregistrement de chant de baleine au monde.

L’origine navale d’un son inexpliqué

L’histoire de ce disque remonte aux travaux de chercheurs embarqués à bord du navire R/V Atlantis. À l’époque de la captation, ces scientifiques menaient diverses expériences acoustiques de front avec l’US Office of Naval Research, l’Office de la recherche navale des États-Unis. Leurs opérations consistaient notamment à mesurer le volume sonore généré par des explosifs sous-marins et à tester de nouveaux systèmes de sonar.

Lors de la redécouverte de ce support, les archivistes de la WHOI ne parvenaient pas initialement à identifier la nature exacte des sons qu’ils écoutaient. C’est en établissant une collaboration avec l’Ocean Alliance qu’ils ont pu procéder à des vérifications rigoureuses. Cette démarche leur a permis de comparer leur trouvaille avec les impressionnantes archives de l’Ocean Alliance, qui regroupent plus de 2 400 enregistrements de bruits de baleines et d’autres sons océaniques captés entre les années 1950 et 1990.

Grâce à ce vaste répertoire comparatif, les experts ont officiellement pu déterminer l’origine du document sonore. Il s’agit du chant d’une baleine à bosse, enregistré au large des Bermudes, très exactement le 7 mars 1949.

La technologie salvatrice de la « valise » de la WHOI

La valeur scientifique de cet enregistrement réside d’abord dans sa rareté absolue. Dans une déclaration, Laela Sayigh, bioacousticienne marine et spécialiste principale de la recherche à la WHOI, a tenu à souligner ce fait : « Les données de cette période n’existent tout simplement pas dans la plupart des cas. L’océan est beaucoup plus bruyant maintenant, avec des augmentations à la fois du nombre et des types de sources sonores. Cet enregistrement peut donner un aperçu de la façon dont les sons des baleines à bosse ont changé au fil du temps, tout en servant de référence pour mesurer comment l’activité humaine façonne le paysage sonore de l’océan. »

La survie de ce fichier sonore s’explique par les outils technologiques employés à la fin des années 1940. L’enregistrement a été réalisé à l’aide d’un Gray Audograph. Cet appareil grave directement les signaux audio sur des disques en plastique, une technique fondamentalement différente de celle des cassettes magnétiques. Le dispositif utilisé sur le navire était probablement ce que les chercheurs de l’époque surnommaient la « valise » de la WHOI, identifiée comme un des tout premiers appareils d’enregistrement acoustique sous-marin.

Ce procédé de gravure sur plastique est la raison principale pour laquelle l’enregistrement a traversé presque un siècle sans s’altérer, là où de très nombreuses captations basées sur des bandes magnétiques se sont irrémédiablement dégradées avec le temps. Toutefois, les scientifiques qui ont capté ce son en 1949 ignoraient ce qu’ils entendaient. En conséquence, l’enregistrement n’a jamais été correctement archivé et est resté discrètement stocké pendant les 80 dernières années.

Stratégies de communication et alphabet phonétique

Ashley Jester, directrice des données de recherche et des services de bibliothèque à la WHOI, est revenue sur ce long cheminement vers la lumière : « Ces disques audographes ont survécu en raison de leur matériau et d’une préservation minutieuse. La collection d’audographes de la WHOI reflète une chaîne d’observation attentive et de curiosité — d’abord par les scientifiques et les ingénieurs qui ont enregistré des sons sous-marins qu’ils ne pouvaient pas expliquer, et maintenant par les bibliothécaires, les archivistes et les experts en préservation audio qui étaient déterminés à continuer de creuser. »

De nos jours, l’analyse minutieuse du chant des baleines est déployée pour comprendre de manière approfondie comment ces cétacés parviennent à communiquer sur d’aussi longues distances. Les recherches ont d’ailleurs mis en évidence que les cachalots utilisent des sons s’apparentant à des voyelles (« vowel sounds ») et qu’ils semblent posséder un « alphabet phonétique » très similaire à celui des êtres humains.

Dans une autre dynamique évolutive, les baleines bleues emploient quant à elles la dissimulation sonore. Elles cachent leurs chants aux épaulards afin de protéger leurs baleineaux des attaques. Pour réussir cette prouesse, les baleines bleues chantent dans une gamme de fréquences différente, ce qui rend leurs vocalises littéralement invisibles pour ces prédateurs redoutables.

Numérisation et préservation du paysage sonore océanique

Les technologies acoustiques offrent des perspectives fondamentales pour la biologie contemporaine. Peter Tyack, bioacousticien marin et chercheur émérite à la WHOI, explique : « Les enregistrements sonores sous-marins sont un outil puissant pour comprendre et protéger les populations vulnérables de baleines. En écoutant l’océan, nous pouvons détecter les baleines là où elles ne peuvent pas être facilement vues. »

Ce travail d’écoute possède également une valeur documentaire sur l’impact humain. Peter Tyack ajoute : « En même temps, ces outils acoustiques nous permettent de suivre comment l’activité humaine, du bruit des navires aux sons industriels, modifie le paysage sonore de l’océan et affecte la façon dont les baleines communiquent, naviguent et survivent. »

Afin d’assurer la pérennité de ce patrimoine scientifique, les archives de la WHOI ont récemment obtenu un financement pour numériser l’intégralité de sa collection d’audographes. Une fois cette opération achevée, cette base de données historiques sera accessible aussi bien aux chercheurs du monde entier qu’au grand public. Ashley Jester résume cet engagement institutionnel avec justesse : « Préserver les données lorsqu’elles sont créées est un investissement dans l’avenir de la science. Ces enregistrements nous rappellent pourquoi nous collectons des données, même lorsque nous ne savons pas immédiatement ce qu’elles signifient. »

Selon la source : iflscience.com

Créé par des humains, assisté par IA.

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