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La NASA a découvert une base militaire secrète enfouie à une trentaine de mètres sous la calotte glaciaire du Groenland
Crédit: U.S. Army Corps of Engineers, Cold Regions Research and Engineering Laboratory, Wikimedia Commons (Public domain)

L’apparition inattendue sous les glaces du Groenland

Au fil des décennies, les couches de glace successives ont révélé de nombreux vestiges enfouis, allant des outils anciens aux carcasses d’animaux, en passant par des avions de la Seconde Guerre mondiale ou même des volcans. En avril 2024, lors d’un vol au-dessus de la calotte glaciaire du Groenland, le scientifique de la NASA Chad Greene a identifié un nouvel élément surprenant : une base militaire secrète des États-Unis datant de la guerre froide, âgée de 65 ans et enfouie à 100 pieds de profondeur.

Pour scruter les profondeurs de la glace, la NASA a déployé le radar à synthèse d’ouverture pour véhicule aérien sans pilote, connu sous l’acronyme UAVSAR. Cette technologie fonctionne sur un principe similaire au LiDAR, souvent privilégié pour repérer des structures dissimulées telles que les ruines mayas. La différence majeure réside dans le fait que le LiDAR utilise la lumière laser, tandis que le système UAVSAR s’appuie sur les ondes radio.

Sur les images radar obtenues, Chad Greene a souligné que de multiples structures individuelles de la base, rapidement confirmée comme étant Camp Century, étaient clairement discernables. Alex Gardner, scientifique en cryosphère au Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la NASA et co-directeur du projet, raconte cette découverte inédite : « Nous cherchions le lit de la glace et voilà qu’apparaît Camp Century. Nous ne savions pas ce que c’était au début. »

La construction colossale d’une « ville sous la glace »

L’implantation de cette installation s’inscrit dans un cadre diplomatique précis. Selon le Musée national des sciences et de l’histoire nucléaires, les États-Unis et le Danemark ont signé en 1951 l’accord de défense du Groenland, qui était alors un comté danois. Ce texte visait à « négocier des arrangements en vertu desquels les forces armées des parties à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord peuvent utiliser des installations au Groenland pour la défense du Groenland et du reste de la zone du Traité de l’Atlantique Nord ».

Construit dans le secret entre juin 1959 et octobre 1960 par le Corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis, Camp Century a très vite gagné le surnom de « ville sous la glace ». D’après la publication Interesting Engineering, le complexe comprenait 21 tunnels souterrains s’étendant sur une longueur totale de 9 800 pieds. L’édification de cette base a exigé des efforts titanesques, bravant des températures pouvant descendre jusqu’à -70 degrés et des vents atteignant les 125 miles à l’heure sur la plateforme glaciaire.

La logistique du chantier a impliqué le transport de 6 000 tonnes de matériel, expédiées initialement vers Thule, une autre base américaine située au-dessus de la glace. Le trajet final s’effectuait sur de lourds bobsleighs avançant à une vitesse maximale de deux miles à l’heure, constituant un périple de 70 heures. Les ingénieurs de l’armée ont d’abord creusé de profondes tranchées dans la neige et la glace, la plus longue étant un passage de 1 000 pieds nommé Main Street, avant d’y ériger des bâtiments en bois surmontés de toits en acier.

Une façade scientifique alimentée par l’énergie nucléaire

Pour assurer son fonctionnement dans cet environnement extrême, l’installation dépendait d’une source d’énergie inédite. La pièce maîtresse de la base était l’un des premiers réacteurs nucléaires de moyenne puissance de modèle PM-2. Dans ces conditions glaciales, cet équipement exigeait d’être manipulé avec la plus grande précaution pour fournir l’électricité nécessaire à la survie du site.

L’activité officielle de Camp Century mettait en avant la recherche environnementale. Les scientifiques présents sur place ont d’ailleurs réalisé des percées géologiques majeures, comptant parmi les premiers à étudier les carottes de glace. Leurs analyses du sol groenlandais ont notamment révélé une histoire ancienne marquée par la présence d’une forêt verdoyante et d’une faune diversifiée.

L’existence même de Camp Century n’était pas cachée au grand public. Son établissement était officiellement reconnu et l’armée avait même produit une vidéo promotionnelle pour présenter le projet. Cependant, cette façade scientifique, malgré l’importance réelle des découvertes géologiques réalisées sur place, masquait une tout autre ambition stratégique de la part des États-Unis.

Le « Projet Iceworm » : l’arsenal secret de la guerre froide

L’objectif véritable du complexe portait le nom de « Projet Iceworm », une stratégie d’armement nucléaire de grande ampleur dont le gouvernement danois n’était même pas informé. Le plan prévoyait de transformer Camp Century en un vaste réseau destiné à abriter des missiles balistiques directement sous la calotte glaciaire du Groenland.

Les proportions de ce projet militaire dépassaient l’entendement. Les concepteurs envisageaient de creuser des tunnels supplémentaires sur une superficie de 52 000 miles carrés. Cette expansion colossale devait permettre d’installer 600 missiles, répartis dans 60 centres de lancement, le tout sous la supervision de 11 000 soldats résidant à plein temps dans cette véritable ville souterraine.

Face à une litanie d’obstacles techniques et logistiques, se résumant presque tous à une version de « eh bien, ce n’est tout simplement pas réalisable », le Projet Iceworm n’a jamais vu le jour. Dès 1967, Camp Century a été mis hors service et abandonné, devenant un fossile glacial des efforts américains de la guerre froide. L’existence de ce plan nucléaire potentiel n’a finalement été rendue publique qu’en 1997 par l’Institut danois des affaires internationales.

Un héritage toxique menacé par le réchauffement climatique

Aujourd’hui, 57 ans après la fermeture de la base, les vestiges reposent dans la solitude, enfouis sous des couches supplémentaires de neige et de glace, ce qui confère à l’appellation « Camp Century » une dimension encore plus significative. Toutefois, contrairement aux apparences, ce site n’est pas qu’une inoffensive note de bas de page de l’histoire militaire américaine.

Comme le veut la tradition lors des opérations internationales des États-Unis, des inconvénients résiduels subsistent. Le réacteur nucléaire, apporté pièce par pièce sous la glace, a fonctionné pendant 33 mois. Selon le Musée national des sciences et de l’histoire nucléaires, il a généré durant cette période plus de 47 000 gallons de déchets nucléaires. Lors de la fermeture de la base, le réacteur a été retiré, mais les déchets ont été laissés sur place. Ce passif toxique est actuellement figé dans le temps, sous une glace en grand péril à cause du réchauffement climatique. Une étude menée par des experts a d’ailleurs projeté que la base pourrait commencer à perdre sa couverture de glace d’ici 2090.

William Colgan, scientifique spécialiste du climat et des glaciers à l’Université York de Toronto et directeur de cette étude, expliquait au journal The Guardian en 2016 : « Ils pensaient qu’elle ne serait jamais exposée. À l’époque, dans les années 60, l’expression réchauffement climatique n’avait même pas été inventée. Mais le climat change, et la question est maintenant de savoir si ce qui est en bas va y rester. »

Selon la source : popularmechanics.com

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