Alzheimer et mémoire : des scientifiques parviennent à reprogrammer le cerveau pour le rajeunir
Auteur: Mathieu Gagnon
Du simple oubli à la percée scientifique
Le brouillard cérébral peut s’avérer effrayant lorsqu’il survient. Il se manifeste parfois de manière innocente, comme la perte de vos clés de voiture ou l’oubli de la date à laquelle vous avez planifié ce rendez-vous. Une partie de cette perte de mémoire est normale : il s’agit simplement d’un effet secondaire naturel du vieillissement sain de votre cerveau. Cependant, les maladies neurodégénératives peuvent provoquer une forme plus grave de perte de mémoire appelée démence, où les patients perdent progressivement leur capacité à communiquer, à résoudre des problèmes et à penser clairement.
Face à ce constat qui touche de nombreuses familles, une lueur d’espoir émerge des laboratoires. Des experts estiment désormais que la perte de mémoire et les symptômes liés à des conditions comme la maladie d’Alzheimer pourraient être réversibles. Cette perspective change radicalement la manière dont la communauté scientifique appréhende le vieillissement cognitif.
C’est une avancée majeure qui nous vient de Suisse. Des chercheurs de l’Institut de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) ont réussi à « reprogrammer » partiellement des neurones et à restaurer la fonction mnésique chez des souris grâce à un cocktail spécial de thérapie génique. Leurs résultats, qui ouvrent de nouvelles portes thérapeutiques, ont été publiés plus tôt ce mois-ci dans la revue évaluée par des pairs, Neuron.
Le cocktail génétique OSK : une précision chirurgicale
Au cœur de cette étude, l’équipe s’est concentrée sur trois gènes spécifiques : Oct4, Sox2 et Klf4, désignés ensemble sous l’acronyme OSK. Ce n’est pas la première fois que ces gènes attirent l’attention des scientifiques. Des études précédentes avaient déjà démontré que les thérapies ciblant les OSK pouvaient inverser d’autres maladies liées à l’âge, telles que le glaucome, une affection provoquant une perte de vision.
Pour cette nouvelle application, les chercheurs de l’EPFL ont fait preuve d’une ingéniosité technique remarquable. Ils ont conçu un « interrupteur » viral capable d’activer des impulsions rapides et contrôlées de ces gènes OSK. La stratégie ne consistait pas à traiter le cerveau dans son intégralité, ce qui aurait pu être imprécis.
L’équipe a spécifiquement ciblé les cellules d’engrammes. Il s’agit de groupes de neurones précis qui stockent des souvenirs spécifiques. En focalisant leur intervention sur ces zones de stockage de la mémoire, les scientifiques ont cherché à agir au cœur même du mécanisme de rétention d’information.
Des résultats probants sur la mémoire à court et long terme
Les effets observés après le traitement ont été spectaculaires : les mémoires des souris ont été essentiellement renvoyées vers un état plus jeune. Les chercheurs ont découvert que les engrammes reprogrammés affichaient le comportement moléculaire de cellules plus juvéniles. Pour valider ces observations biologiques, l’équipe a utilisé une variété de tests, incluant un labyrinthe aquatique, afin de déterminer l’efficacité concrète de la thérapie.
Les résultats ont confirmé que la thérapie OSK a restauré la mémoire dans plusieurs zones du cerveau. Par exemple, après le traitement, la performance mnésique dans le gyrus denté de l’hippocampe — une région du cerveau associée à l’apprentissage et à la mémoire à court terme — est revenue à des niveaux similaires à ceux des groupes de contrôle plus jeunes.
L’efficacité du traitement ne s’est pas limitée aux souvenirs récents. L’équipe a également constaté que le traitement aidait à récupérer des souvenirs formés des semaines auparavant. Cela signifie que le traitement a été efficace dans les engrammes du cortex préfrontal médial, la partie du cerveau associée à la mémoire à long terme.
Réparer le matériel pour sauver les données
Face à ces résultats, une question cruciale se pose : ce traitement révolutionnaire pourrait-il éventuellement redémarrer des souvenirs déjà oubliés chez des patients humains ? Nik Papageorgiou, membre de l’équipe de communication à l’EPFL, apporte une réponse nuancée mais optimiste dans un communiqué de presse : « Oui, dans un sens. La mémoire elle-même n’est pas effacée ; au lieu de cela, le ‘matériel’ (les neurones) contenant cette mémoire est remis à neuf. En rendant les neurones à nouveau jeunes et flexibles, le cerveau peut à nouveau accéder à ces souvenirs et les traiter comme s’il avait des décennies de moins. »
Ce qui rend la méthode de l’équipe particulièrement prometteuse pour une application clinique future, c’est sa précision. La thérapie cible et reprogramme spécifiquement les cellules qui sont cruciales pour l’apprentissage. Il s’avère que ce sont précisément ces zones qui sont défaillantes en raison des maladies neurodégénératives.
Cette approche ciblée évite de tenter de reprogrammer le cerveau entier, une procédure qui serait dangereuse. De même, la thérapie affecte une zone si petite, et l’activation génétique est si rapide, qu’elle évite d’interférer avec les fonctions cellulaires nécessaires au bon fonctionnement global de l’organe.
Un changement de paradigme pour l’avenir
Bien que l’étude récente sur les souris puisse sembler encore éloignée d’un traitement contre la maladie d’Alzheimer qui changerait la vie des humains, les implications sont profondes. Nik Papageorgiou explique que les découvertes représentent tout de même un « changement majeur de pensée » dans la compréhension de ces pathologies.
Il précise sa pensée en ces termes : « Cela suggère que le déclin cognitif ne concerne pas seulement la perte de neurones — il s’agit de neurones devenant ‘trop vieux’ pour fonctionner. Si nous pouvons les rajeunir, nous pourrions être capables de restaurer la fonction même après que la maladie a commencé. »
Cette perspective offre un nouvel horizon pour la recherche médicale. Au lieu de se concentrer uniquement sur la préservation des neurones restants, la science pourrait bientôt s’atteler à revitaliser ceux qui sont affaiblis, transformant ainsi notre approche du vieillissement cérébral.
Selon la source : popularmechanics.com