Vous êtes-vous déjà demandé comment les chevaux hennissent ? De façon surprenante, tout commence par un sifflement
Auteur: Mathieu Gagnon
Une exception à la règle de l’allométrie acoustique
Comment les chevaux parviennent-ils à produire ce hennissement aigu si caractéristique ? Cette interrogation a longtemps laissé les chercheurs perplexes, car elle semble contredire les principes habituels régissant les émissions sonores chez les grands animaux. Une règle générale, connue sous le nom d’allométrie acoustique, stipule en effet que plus l’animal est imposant, plus la fréquence des sons qu’il produit est basse.
Pourtant, comme souvent en biologie, des exceptions notables existent. Certaines grandes espèces sont capables d’émettre des bruits très aigus, à l’image du wapiti (Cervus canadensis). Le cheval, avec son hennissement puissant et haut perché, s’inscrit dans ces cas particuliers qui défient la logique purement morphologique.
De nouvelles recherches viennent lever le voile sur ce mystère acoustique. L’étude révèle que les équidés produisent en réalité deux sons simultanément. Plus surprenant encore, pour atteindre ces fréquences élevées, les chevaux ne se contentent pas de vocaliser : ils sifflent littéralement.
Au cœur du larynx : l’observation endoscopique
Pour analyser précisément la mécanique interne permettant la production conjointe de bruits à basse et haute fréquence, les scientifiques ont mis en place un protocole expérimental rigoureux. Ils ont introduit des caméras endoscopiques dans les naseaux de dix étalons de race Franches-Montagnes. L’objectif était d’observer et d’enregistrer en temps réel ce qui se produisait à l’intérieur de leur gorge au moment exact du hennissement.
En filmant le larynx et les cordes vocales, l’équipe a pu décomposer l’origine des sons. Les images ont révélé que la partie grave du hennissement est générée par les vibrations des plis vocaux. Ce mécanisme est tout à fait similaire à celui utilisé par les êtres humains lorsqu’ils parlent ou chantent.
Cependant, l’observation de la partie haute du spectre sonore a réservé une surprise de taille aux chercheurs. Là où le son grave suivait une logique anatomique classique, la composante aiguë du hennissement semblait obéir à une dynamique bien plus complexe et inattendue.
L’expérience de l’hélium et la confirmation du sifflet
Pour percer le secret de ces fréquences élevées, l’équipe a eu recours à diverses méthodes, incluant le passage d’hélium à travers les larynx de chevaux décédés. Cette étape visait à déterminer comment le son à haute fréquence était physiquement produit. L’utilisation de ce gaz a provoqué une augmentation encore plus marquée du bruit aigu, confirmant qu’il s’agit bel et bien d’un sifflement.
Les résultats de cette manipulation indiquent que la partie haute fréquence du hennissement d’un cheval n’est pas générée par les plis vocaux, comme on pourrait le penser. Les auteurs expliquent dans leur publication que ce son provient d’un « mécanisme de sifflet aérodynamique à l’intérieur du larynx ».
Cette découverte distingue clairement deux processus physiques distincts opérant au même moment. Là où la vibration tissulaire crée les graves, c’est l’aérodynamisme du flux d’air qui sculpte les aigus, transformant l’appareil vocal du cheval en un instrument à vent sophistiqué.
La preuve par la pathologie
Pour valider définitivement cette hypothèse, les auteurs ont examiné des enregistrements provenant de chevaux atteints d’une pathologie spécifique : la neuropathie laryngée récurrente. Cette affection touche directement les plis vocaux des animaux et altère leur capacité à vibrer correctement.
Comme les chercheurs s’y attendaient, l’analyse sonore a montré que le son grave était clairement affecté par la maladie. En revanche, le sifflement aigu restait intact. Cette dissociation prouve de manière irréfutable que cette partie du spectre sonore est créée différemment et ne dépend pas de l’intégrité des plis vocaux.
Cette observation clinique vient renforcer les conclusions tirées des expériences en laboratoire. Elle démontre in vivo que les deux composantes du hennissement reposent sur des structures anatomiques et des fonctionnements physiologiques indépendants l’un de l’autre.
La biphonation : un phénomène partagé
La capacité de produire simultanément des sons de haute et de basse fréquence est un phénomène connu sous le nom de biphonation. Ce talent n’est pas exclusif aux équidés ; on le retrouve par exemple chez les dauphins, qui peuvent siffler et cliqueter en même temps, ainsi que chez certains rongeurs. Cette étude, publiée dans la revue Current Biology, nous rappelle à quel point nos connaissances sur des animaux aussi familiers que les chevaux restent incomplètes.
Alisa Herbst, chercheuse au Centre scientifique équin de l’Université Rutgers, qui n’a pas été directement impliquée dans l’étude, a partagé son enthousiasme avec le Guardian. Elle a déclaré : « Savoir qu’un ‘hennissement’ n’est pas juste un ‘hennissement’, mais qu’il est en fait composé de deux fréquences fondamentales différentes créées par deux mécanismes différents est passionnant. »
Cette double mécanique acoustique ouvre de nouvelles perspectives sur la communication animale. Elle souligne la complexité insoupçonnée des interactions sonores chez les mammifères, même chez ceux que l’homme côtoie depuis des millénaires.
Selon la source : iflscience.com