La roche spatiale tombée dans une allée qui est devenue une fenêtre sur les débuts du Système solaire
Auteur: Mathieu Gagnon
Une soirée de confinement bouleversée par le ciel
La soirée du 28 février 2021 n’aurait dû être qu’un moment ordinaire pour la famille Wilcock. Le Royaume-Uni traversait alors son troisième confinement national lié à la pandémie de COVID-19, et le quotidien semblait plutôt morne. Personne ne se doutait que le ciel avait d’autres projets pour cette nuit-là. Un fragment de roche spatiale, aussi ancien que notre propre planète, s’apprêtait à plonger dans l’atmosphère pour terminer sa course au-dessus de la ville de Winchcombe.
Il était précisément 21h54, heure locale, lorsqu’une boule de feu a été observée à travers tout le Royaume-Uni. L’astéroïde a pénétré l’atmosphère à une vitesse vertigineuse de 13,5 kilomètres par seconde, soit environ 8,4 miles par seconde. De nombreux témoins situés dans le sud de l’Angleterre ont signalé ce phénomène lumineux intense.
Les images capturées par les caméras des chasseurs de météores, ainsi que par les sonnettes vidéo des particuliers, ont fourni suffisamment de données visuelles pour établir une trajectoire précise. Les calculs ont rapidement indiqué que si des fragments avaient survécu à la rentrée atmosphérique, ils devaient tomber dans la région du Gloucestershire.
Un bruit étrange et une découverte au petit matin
Vers 22 heures, un membre de la famille Wilcock a signalé avoir entendu un bruit suspect à l’extérieur de leur domicile. La planétologue Dr Helena Bates rapporte que la famille a décrit ce son comme « ressemblant à un cadre photo tombant d’un mur ». Sans le savoir à cet instant précis, ils étaient les seules personnes au monde à avoir entendu l’impact physique de la météorite.
Un fragment venait en effet d’atterrir directement dans l’allée familiale. Ce n’est que le lendemain matin que les Wilcock ont découvert l’objet. Ils ont décrit l’apparence de la roche comme si quelqu’un avait jeté un morceau de charbon sur le sol. L’impact avait même provoqué une petite bosse visible sur le revêtement de l’allée.
La Dr Helena Bates, qui travaille au Musée d’Histoire Naturelle, relate la réaction de la famille : « Ils discutaient sur leur groupe WhatsApp familial : ‘Qu’est-ce que vous pensez que c’est ?’ Et l’un des enfants (adultes) a envoyé un lien vers le communiqué de presse en disant : ‘Hé, avez-vous vu ça ? Genre, je pense que ça pourrait être ça. Vous êtes dans la bonne zone. Ça pourrait bien être ça' ». Suite à cet échange, les Wilcock ont entrepris de récupérer la matière. Ils l’ont ramassée dans ce qu’ils avaient sous la main : des pots de yaourt, des sacs en plastique et des sacs à sandwich.
Une course contre la montre pour la science
La rapidité avec laquelle les Wilcock ont alerté les scientifiques du Musée d’Histoire Naturelle s’est avérée cruciale. Comme l’explique Helena Bates : « L’une des choses vraiment uniques à propos de Winchcombe était qu’elle a été collectée très, très rapidement ». Le fragment n’a pas subi les outrages de la pluie. Bien que la contamination terrestre puisse survenir très vite, l’échantillon est resté aussi vierge qu’on puisse l’espérer après une chute de météorite.
Cette préservation exceptionnelle a permis de mener des recherches de pointe. Les scientifiques ont notamment pu étudier des matériaux solubles dans l’eau qui auraient été irrémédiablement perdus si le fragment avait été exposé aux précipitations avant sa récupération. Cette fraîcheur autorise des recherches comparables à celles effectuées sur des missions de retour d’échantillons coûteuses, telles que Hayabusa2 de la JAXA ou OSIRIS-REx de la NASA.
En termes de classification, cette météorite n’est pas du type le plus unique, mais elle n’est pas non plus extrêmement commune. Il s’agit d’une chondrite carbonée, une catégorie qui représente environ 4,6 % de toutes les chutes de météorites connues. C’est sa qualité de conservation qui en fait un objet d’étude inestimable.
Une avalanche de découvertes scientifiques
L’intérêt pour cette découverte a rapidement mobilisé la communauté scientifique internationale. « Il y a eu un numéro spécial d’une revue appelée Meteoritics and Planetary Science, qui est une revue bien connue dans le domaine des sciences planétaires et des météorites », poursuit Helena Bates. Elle précise l’ampleur des travaux : « Il y avait, je dirais, environ 15 articles dans ce numéro spécial ; des analyses individuelles et des recherches effectuées par divers groupes à travers le monde, et c’est vraiment impressionnant ».
Les articles publiés ont révélé des informations clés sur cette météorite primitive, éclairant son origine spatiale et temporelle. Les chercheurs se sont penchés sur des sujets variés, allant de l’intensité du champ magnétique lors de la formation du Système solaire jusqu’à la présence de molécules organiques importantes.
Ces travaux confirment que la météorite de Winchcombe est une fenêtre ouverte sur les conditions qui régnaient aux premiers instants de notre système planétaire. Chaque analyse contribue à reconstituer le puzzle de notre histoire cosmique grâce à ce visiteur inattendu.
Sauvegarder les traces de l’impact

La valeur scientifique de l’événement est égalée par l’effort humain déployé pour préserver cette trouvaille et son histoire. L’engagement a été tel que même le site d’atterrissage a été sauvegardé. Le 8 septembre 2021, une zone d’un mètre carré de l’allée des Wilcock a été soigneusement prélevée.
Helena Bates raconte cette opération avec humour : « Il s’avère qu’extraire une fichue allée n’est pas facile, car normalement, quand on remplace une allée, on se contente de la casser. Alors que pour celle-ci, nous voulions préserver cette zone ! ». Une entreprise locale a dû imaginer une méthode ingénieuse pour découper et conserver intact ce segment de bitume.
Ce morceau d’allée est désormais exposé au Musée d’Histoire Naturelle de Londres. Il côtoie le plus gros morceau de la météorite, qui a été découvert dans un champ par Mira Ihasz, une bénévole faisant partie d’une équipe de recherche de l’Université de Glasgow. D’autres fragments de la météorite ont également rejoint les collections du Musée de Winchcombe.
Une connexion entre le céleste et l’humain
Au-delà des données brutes, c’est la rencontre entre le céleste et l’humain qui rend cette découverte si particulière. La Dr Bates résume cette fascination : « C’est cette roche ancienne, très ancienne, qui vient d’assez loin dans notre système solaire et qui contient la preuve d’avoir été exposée à l’eau. Et je pense que c’est proprement incroyable. Je pense qu’on peut apprendre beaucoup de choses à ce sujet grâce à cela ».
L’aventure collective reste gravée dans les mémoires des participants. « Mais aussi, je pense que l’une des choses intéressantes à propos de Winchcombe est toute l’histoire qui l’accompagne », conclut la scientifique auprès d’IFLScience.
Elle souligne l’aspect communautaire de l’événement : « Vous savez, elle est tombée dans cette ville du Gloucestershire, la famille qui l’a trouvée, et le rassemblement de la communauté des sciences planétaires et le genre d’effort, l’amour et la joie que nous avons tous eus pour elle ! ».
Selon la source : iflscience.com