Un immense oiseau préhistorique au curieux bec denté terrifiait – et nous ignorons encore comment il attrapait ses proies
Auteur: Mathieu Gagnon
Un titan préhistorique au cœur d’une énigme
Nous sommes nombreux à trouver les oiseaux terrifiants. Après tout, ce sont les derniers dinosaures survivants, et quiconque a déjà été attaqué en piqué par une mouette sait qu’ils ne l’ont pas oublié. Pourtant, aucune espèce actuelle ne peut rivaliser avec le Pelagornis sandersi, un oiseau qui sillonnait les cieux il y a environ 25 millions d’années, durant l’Oligocène.
Ce géant des airs est au centre d’une nouvelle étude qui bouscule les certitudes. Les chercheurs pensaient savoir comment il se nourrissait, mais de nouveaux calculs changent complètement la donne. Comment une créature aussi massive parvenait-elle à s’alimenter ? Le mystère, loin de s’éclaircir, ne fait que s’épaissir.
Des dimensions qui défient l’imagination
Pour saisir l’ampleur du Pelagornis sandersi, il faut parler chiffres. On estime que son envergure atteignait près de 6,4 mètres. C’est 1,7 fois la taille de l’oiseau actuel aux plus grandes ailes, l’albatros hurleur, et un peu plus de la moitié de la largeur d’un petit avion de tourisme comme le Cessna 172. Le premier fossile qui a révélé son existence a d’ailleurs été découvert de manière tout à fait appropriée : sous l’aéroport international de Charleston, en Caroline du Sud.
Sa taille était si colossale que les scientifiques ont d’abord débattu de sa capacité même à voler. Finalement, un consensus s’est formé autour de l’idée qu’il pouvait planer en se maintenant à faible altitude au-dessus de la surface de l’eau. Il profitait ainsi d’un phénomène aérodynamique appelé « effet de sol », qui lui procurait une portance supplémentaire.
L’hypothèse du pêcheur en rase-mottes
La question de son alimentation restait cependant entière. Une théorie a longtemps prévalu : le Pelagornis aurait été un « pêcheur en rase-mottes ». Il aurait volé au ras des vagues, plongeant la partie inférieure de son bec dans l’eau pour capturer des proies marines sans méfiance, à la manière des becs-en-ciseaux modernes du genre Rynchops.
Cette idée semblait confortée par une caractéristique anatomique particulièrement spectaculaire de l’animal : ses « pseudo-dents ». Il ne s’agissait pas de vraies dents, mais de pointes osseuses acérées qui poussaient directement depuis ses mâchoires supérieure et inférieure, lui donnant un air cauchemardesque. Les chercheurs supposaient que ces pointes aidaient à harponner les proies lors du survol de l’eau. L’agencement des os de sa mâchoire et l’anatomie de ses vertèbres paraissaient également compatibles avec cette technique de chasse.
Quand les lois de la physique brisent le mythe
Une nouvelle étude, publiée dans la revue Royal Society Open Science, vient de jeter un pavé dans la mare. En modélisant la physique du vol, les chercheurs ont démontré que si le Pelagornis avait tenté de submerger son bec comme un Rynchops moderne (qui plonge environ 19 % de son bec), il aurait subi une traînée hydrodynamique extraordinaire. Les calculs sont formels : la résistance de l’eau aurait été neuf fois supérieure à ce que l’on pensait.
Cette manœuvre serait devenue beaucoup trop coûteuse en énergie pour être viable, poussant la dépense énergétique de l’oiseau au-delà du maximum théorique qu’il pouvait produire. Le modèle a même été testé avec une immersion plus faible, de seulement 5 % du bec, un comportement observé chez les frégates qui cueillent des poissons à la surface. Même dans ce cas, le bilan énergétique reste défavorable. Comme l’expliquent les auteurs de l’étude, Olivia Hellyer-Price, Chris Venditti et Stuart Humphries : « Notre étude montre que Pelagornis – bien qu’étant l’un des plus grands oiseaux volants de tous les temps – n’aurait pas pu supporter les coûts énergétiques énormes requis pour se nourrir en rase-mottes, ou même pour cueillir des proies à la surface de l’eau tout en restant en vol ».
Les scientifiques ne peuvent toutefois pas exclure totalement une forme de contact très bref avec l’eau, car les oiseaux sont capables de dépasser leur production métabolique maximale sur de courtes durées pour des manœuvres spécialisées. Il reste cependant difficile de le prouver à partir des seuls fossiles. Dans les deux scénarios, la physique suggère que le géant des airs aurait évolué sur une corde raide énergétique.
Retour à la case départ : le mystère reste entier
Si le Pelagornis ne pêchait pas en rase-mottes ni en cueillant ses proies à la surface, comment se nourrissait-il ? Plusieurs autres pistes sont désormais envisagées. Peut-être volait-il la nourriture d’autres oiseaux, un comportement connu sous le nom de kleptoparasitisme. Il aurait également pu piller leurs nids. Une autre alternative est qu’il ait joué un rôle de prédateur plus actif, attrapant en plein vol des oiseaux plus petits avant de les avaler.
Pour l’heure, aucune certitude n’émerge. Le jury, comme on dit, délibère encore. Pour les chercheurs, cette incertitude est aussi une source de fascination. « Pour nous, Pelagornis est fascinant car son anatomie inhabituelle soulève des questions de longue date sur la façon dont de si grands oiseaux vivaient, et la modélisation biomécanique nous permet de tester ces idées d’une manière que les archives fossiles seules ne peuvent pas », expliquent-ils. « Plus largement, des études comme celle-ci démontrent comment les approches d’ingénierie modernes peuvent révéler les comportements et les rôles écologiques des espèces disparues ».
Selon la source : iflscience.com