Les « polluants éternels » accélèrent notre vieillissement – et un groupe est plus vulnérable que les autres
Auteur: Mathieu Gagnon
Une vulnérabilité inattendue face aux polluants
Dans notre monde moderne, deux certitudes semblent s’imposer : la présence de microplastiques et celle des « produits chimiques éternels ». Si les premiers touchent indistinctement jeunes et vieux, baleines et abeilles, de la Californie à l’Antarctique, les seconds semblent avoir une cible de prédilection. Une nouvelle recherche vient de révéler que ces polluants ne frappent pas au hasard et que leur victime favorite n’est probablement pas celle que vous imaginez.
C’est une conclusion qui bouscule les idées reçues. L’étude désigne en effet une catégorie de la population comme étant particulièrement sensible aux effets de ces substances. « Les hommes d’âge mûr [sont] le groupe le plus vulnérable », a déclaré dans un communiqué Xiangwei Li, professeur à l’École de médecine de l’Université Jiao Tong de Shanghai, en Chine.
Au cœur de l’étude : l’analyse du vieillissement biologique
Pour parvenir à ce constat, le professeur Li et ses collègues ont mené une analyse approfondie. Ils ont examiné le sang de plus de 300 adultes américains plus âgés, dont les données provenaient de l’Enquête nationale américaine sur la santé et la nutrition (US National Health and Nutrition Examination Survey). L’équipe de recherche a mesuré les concentrations de 11 types de PFAS, ces substances chimiques connues officiellement sous le nom de substances per- et polyfluoroalkylées.
Mais l’analyse ne s’est pas arrêtée là. Les scientifiques ont également étudié le « méthylome d’ADN » de chaque individu. Il s’agit de l’ensemble complet des modifications par méthylation apportées au génome d’une personne tout au long de sa vie. Ces marqueurs permettent de calculer un « âge biologique », qui peut différer de l’âge chronologique. L’étude a ainsi révélé que l’exposition à certains de ces « produits chimiques éternels » semble bel et bien accélérer ce vieillissement biologique.
Deux composés chimiques particulièrement scrutés
Les résultats de l’analyse ont montré une contamination quasi généralisée. Deux produits chimiques en particulier, l’acide perfluorononanoïque (PFNA) et le perfluorooctanesulfonamide (PFOSA), ont été détectés dans 95 % des échantillons. D’autres substances, comme l’EPAH, le MPAH, le PFOS, le PFOA et le PFHS, étaient également présentes dans une très grande majorité des prélèvements.
L’étude a établi un lien direct et solide entre l’exposition au PFNA et au PFOSA et une accélération du vieillissement, particulièrement marquée chez les hommes d’âge mûr. Fait intéressant, les chercheurs n’ont constaté aucune différence significative dans les concentrations de PFAS en fonction de l’âge ou du sexe des participants. C’est bien l’effet de ces polluants sur l’organisme qui semble varier, et non leur simple présence.
Pourquoi les hommes d’âge mûr sont-ils en première ligne ?
Comment expliquer une telle spécificité ? Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses. La première concerne le mode de vie. « Les marqueurs du vieillissement que nous avons analysés sont fortement influencés par des facteurs liés au mode de vie tels que le tabagisme », souligne Xiangwei Li. Ce dernier « peut aggraver les effets néfastes de ces polluants ». Pour ne prendre que cet exemple, les hommes sont environ 30 % plus susceptibles de fumer que les femmes, la tranche d’âge des 45-64 ans étant celle qui compte le plus de fumeurs. « Nous soupçonnons que [c’est pourquoi] les hommes pourraient être plus à risque », conclut-il.
Une autre explication est d’ordre biologique. L’âge mûr est une période de transition pour l’organisme. Il s’agit d' »une fenêtre biologique sensible », explique Ya-Qian Xu, professeure adjointe à l’École de médecine de l’Université Jiao Tong de Shanghai et première auteure de l’étude. « Le corps devient plus sensible aux facteurs de stress liés à l’âge, ce qui pourrait expliquer pourquoi ce groupe réagit plus fortement à l’exposition aux produits chimiques. »
Un enjeu de santé publique mondial
Cette découverte s’ajoute à une liste déjà longue d’inquiétudes sanitaires. Les PFAS sont associés à un large éventail de problèmes de santé, incluant le cancer, l’infertilité, les déséquilibres hormonaux et une augmentation des risques pour la santé pendant la grossesse. Face à cette menace, les régulations se durcissent. L’Union européenne envisage une interdiction de tous les PFAS, sauf pour des usages spécifiques.
Certains pays ont déjà pris les devants. La France a proscrit tous les PFAS dans les vêtements et les cosmétiques. Au niveau international, certains composés comme le PFOS, le PFOA et le PFHS sont déjà fortement réglementés ou visés pour une élimination totale depuis des années dans le cadre de la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants, un traité ratifié par la quasi-totalité des pays du monde.
Quelles leçons en tirer pour aujourd’hui et pour demain ?
Les chercheurs reconnaissent une limite à leur étude : les échantillons de sang ont été collectés en 1999 et 2000. Les données offrent donc un instantané qui n’est peut-être pas totalement représentatif de la situation actuelle. Cependant, la conclusion reste claire : les PFAS sont nocifs. Et si les réglementations ciblent les composés dits « historiques », de nouvelles substances les remplacent.
« Ces résultats suggèrent que certaines alternatives plus récentes aux PFAS ne sont pas nécessairement des substituts à faible risque », prévient Xiangwei Li. Celles-ci « méritent une attention sérieuse quant à leur impact environnemental ». En attendant, pour réduire les risques, il conseille de « limiter la consommation d’aliments emballés et d’éviter de réchauffer au micro-ondes les contenants de la restauration rapide ».
Le travail des scientifiques ne s’arrête pas là. « Pour l’avenir, nous modélisons activement la manière dont les PFAS interagissent avec d’autres polluants courants, car nous devons comprendre les risques sanitaires cumulés de ces mélanges chimiques », ajoute le professeur. L’étude est publiée dans la revue scientifique Frontiers in Aging.
Selon la source : iflscience.com