Les tortues marines pondent désormais dans des roches de plastique d’une île volcanique isolée
Auteur: Mathieu Gagnon
Un sanctuaire menacé par une nouvelle pollution
Au cœur de l’Atlantique Sud, une île volcanique brésilienne, lointaine et sauvage, sert de refuge aux tortues de mer qui viennent y pondre leurs œufs. Mais ce sanctuaire naturel est aujourd’hui le théâtre d’un phénomène alarmant. Une récente étude révèle que les sites de nidification sont de plus en plus envahis par d’étranges « roches de plastique ».
L’île de Trindade, située à environ 1 140 kilomètres des côtes de l’État brésilien d’Espírito Santo, semblait à l’abri des atteintes du monde moderne. C’était sans compter sur une forme de pollution insidieuse qui transforme littéralement le paysage, menaçant l’un des rituels les plus fondamentaux de la vie marine.
La découverte des « plasticlasts »

La première alerte remonte à 2019. Des scientifiques explorant l’île de Trindade tombent sur une série de roches aux teintes bleutées et verdâtres. L’étonnement laisse place à l’inquiétude : l’analyse chimique révèle une composition stupéfiante. Il ne s’agit pas de minéraux naturels, mais d’un agglomérat de sédiments rocheux fusionnés avec du plastique, fondu sous l’effet de l’activité volcanique.
Dans une nouvelle étude, des chercheurs sont retournés sur l’île pour mesurer l’ampleur du problème. Leurs conclusions sont sans appel. Ces formations, baptisées « plasticlasts », ont été retrouvées sur six plages différentes. L’une d’elles, la plage de Tartarugas – littéralement « plage des tortues » en portugais – est particulièrement touchée.
C’est sur ces étendues de sable que l’équipe a fait la découverte la plus préoccupante. De nombreuses tortues vertes résidentes, de l’espèce Chelonia mydas, avaient creusé leurs nids au milieu de ces roches artificielles, enfouissant leurs œufs au contact direct du plastique.
Un marqueur géologique de notre époque ?
La présence de ce matériau n’est pas seulement superficielle. Les chercheurs ont constaté que les roches de plastique se trouvaient profondément dans les nids des tortues. Cette découverte pourrait avoir des implications qui dépassent largement le cadre de la biologie marine, pour entrer dans celui de la géologie.
Fernanda Avelar Santos, première auteure de l’étude et chercheuse à l’Université d’État de São Paulo, explique la portée de cette observation. « Une des exigences pour que l’Anthropocène soit considéré comme une nouvelle époque géologique, ce qui est encore en débat, est précisément l’existence de matériaux d’origine humaine enfouis dans les sédiments », déclare-t-elle dans un communiqué. « Comme ils se trouvaient jusqu’à 10 centimètres sous la surface dans les nids, il s’agit d’un point d’accumulation potentiel pour le prochain million d’années. »
Remonter à la source de la contamination
Pour comprendre l’origine de cette pollution, les scientifiques ont procédé à des analyses poussées. « Les tests chimiques ont identifié qu’il s’agissait de cordages en polyéthylène haute densité [PEHD] et de colorants contenant du cuivre, un métal qui leur donne leur couleur verte », poursuit Fernanda Avelar Santos. L’enquête pointe alors vers une source précise. « Cela tire la sonnette d’alarme concernant les activités maritimes telles que la pêche et le transport maritime, qui sont responsables de cette source de pollution marine, la plus importante au monde. »
Les chercheurs ont également noté que ces roches de plastique subissaient les mêmes processus d’érosion que les roches naturelles. Près du bord de l’eau, les vagues les ont rendues plus arrondies et lisses. Plus loin à l’intérieur des terres, à l’abri de l’érosion marine, elles conservent des formes plus anguleuses et déchiquetées.
Ce processus d’intégration est pour la scientifique une preuve de plus. « Cela indique que le plastique fait partie du cycle géologique de la plage, avec des caractéristiques très similaires aux grains de sable et aux fragments de roche », conclut-elle.
Plus qu’un simple déchet, un problème planétaire
Cette découverte s’inscrit dans un contexte de préoccupation scientifique mondiale. La communauté internationale s’efforce de comprendre l’impact réel et complet des microplastiques sur la santé biologique. Les menaces sont multiples. Certains chercheurs soulignent les risques de toxicité chimique et de perturbation endocrinienne, tandis que d’autres insistent sur le danger mécanique plus direct que ces particules font peser sur les systèmes digestifs des animaux.
Comprendre ces dangers est une urgence, car les microplastiques sont désormais omniprésents. On les trouve dans la quasi-totalité des environnements et des systèmes biologiques de la planète, des plus profondes fosses océaniques jusqu’aux corps des insectes de l’Antarctique. Une chose est certaine : la prolifération des plastiques dans le monde naturel est un problème bien plus vaste qu’une simple question de détritus.
Les résultats complets de cette recherche ont été publiés dans la revue scientifique Marine Pollution Bulletin.
Selon la source : iflscience.com