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Iran : au Canada, la diaspora entre scènes de liesse et profonde angoisse
Crédit: lanature.ca (image IA)

Un samedi de passions contraires

L’annonce de bombardements américains et israéliens sur l’Iran a provoqué une onde de choc qui a traversé les océans. Samedi, au Canada, la diaspora iranienne est descendue dans la rue. Mais loin de présenter un front uni, les manifestations qui ont éclaté dans plusieurs villes du pays ont révélé des fractures profondes, des espoirs divergents et une angoisse commune.

De Montréal à Ottawa, les Iraniens d’ici ont exprimé des émotions radicalement opposées. D’un côté, des scènes de liesse saluant une intervention extérieure perçue comme une libération. De l’autre, une méfiance farouche envers ces mêmes frappes, jugées impérialistes et dangereuses pour l’avenir du pays. Un miroir des dilemmes qui déchirent une communauté suspendue aux nouvelles de sa terre d’origine.

Montréal : entre ferveur monarchiste et rejet de l’ingérence

Près de la station de métro Atwater, au cœur de Montréal, une ambiance de fête s’est emparée du bitume. Des centaines de membres de la diaspora, portés par une musique rythmée, ont dansé et crié des slogans hostiles à l’ayatollah Khamenei, que des rumeurs disaient mort dans les frappes. L’enthousiasme était palpable, notamment chez Houman Zarqosh : « Je suis très content de l’aide du président Trump », a-t-il déclaré. « Il a dit à tous les Iraniens d’aller dans la rue pour manifester et il réalise ce qu’il a dit, il les soutient. »

Dans la foule, un drapeau orné d’un lion solaire, emblème de la dynastie Pahlavi, rappelait l’orientation politique de ce rassemblement. Ces manifestants sont des monarchistes qui appellent au retour de la famille impériale, par l’intermédiaire de Reza Pahlavi, fils aîné du dernier shah chassé par la Révolution islamique de 1979. « C’est une chance pour les Iraniens, après si longtemps, d’obtenir ce dont ils ont besoin, ce qu’ils méritent. Ils veulent le retour de la monarchie, ils veulent le retour du grand Iran », a soutenu Hamid Shiviari, qui recyclait pour l’occasion un slogan célèbre : « Make Iran Great Again. » Des portraits de Benyamin Nétanyahou et Donald Trump, barrés du mot « thanks », circulaient, ainsi qu’une affiche dépeignant un « triangle du pouvoir mondial » réunissant Pahlavi, le président américain et le premier ministre israélien. Sonia, 22 ans, y voit une porte de sortie : « Nous avons déjà été traumatisés, nous avons déjà perdu assez de vies, alors la situation peut seulement s’améliorer avec Reza Pahlavi. » Son compagnon, Khashayar, a ajouté : « C’est lui qui va nous guider et, une fois que nous aurons la paix, nous aurons un référendum pour choisir, car c’est une démocratie que nous voulons. »

Pendant ce temps, un autre son de cloche se faisait entendre devant le consulat israélien. Des membres du Mouvement de jeunesse palestinien, rejoints par une jeune femme iranienne, dénonçaient les bombardements. « Je suis iranienne, je suis contre l’impérialisme », s’est-elle indignée. « Que des pays comme les États-Unis et Israël bombardent l’Iran n’apporte pas la liberté et n’améliore pas la situation. Ils en ont après le pétrole et l’argent. »

Ottawa : « Ni roi ni mollah », l’autre voie

Sur la colline du Parlement à Ottawa, l’ambiance était tout autre. Ici, pas de soutien à une intervention étrangère ni de nostalgie monarchique. Les pancartes brandies par les manifestants envoyaient un message clair : ils ne veulent « ni roi ni mollah », mais réclament « liberté et démocratie ». Shahram Golestaneh, président de l’Association pour un Iran démocratique, observait les événements avec une grande réserve, doutant des motivations américaines. Pour lui, l’objectif réel n’est pas la défense des droits des Iraniens, mais bien l’éradication du programme nucléaire.

« Le changement doit venir du peuple iranien, pas d’autres acteurs, pas avec des frappes américaines », a-t-il affirmé. « Nous avons vu ce qui s’est passé dans d’autres pays, en Irak, en Afghanistan. [Ce n’est] pas un projet très positif, malheureusement. » Comme d’autres protestataires à ses côtés, il place ses espoirs dans le Conseil de la résistance iranienne, une organisation dirigée par Maryam Rajavi. Il la considère comme la seule figure légitime pour renverser un régime qui, a-t-il rappelé, a noyé dans le sang les récentes manifestations populaires. « Il y a eu des milliers de morts dans les rues, beaucoup de jeunes de 14 ou 15 ans. Cela montre que le peuple iranien veut un changement, une démocratie pour le futur, et qu’il ne s’arrêtera pas », a-t-il poursuivi.

Une autre manifestante, également prénommée Maryam, partageait ce point de vue. « Les bombardements ne sont pas une solution aux problèmes en Iran. Ils ne vont pas faire tomber le régime », a-t-elle insisté. « Les résistants iraniens sont capables de le faire tomber, ils ont juste besoin d’être acceptés et reconnus par la communauté internationale. »

Un silence angoissant qui unit tout le monde

Au-delà des profondes divergences sur l’avenir politique de l’Iran et le rôle de la communauté internationale, une inquiétude sourde unissait tous les manifestants, de Montréal à Ottawa. Une angoisse personnelle et immédiate : l’impossibilité d’obtenir des nouvelles de leurs proches restés au pays. Le gouvernement iranien a en effet pris une mesure radicale en coupant l’accès à Internet sur l’ensemble du territoire.

Ce black-out numérique a plongé des milliers de familles de la diaspora dans un brouillard anxiogène. Derrière les slogans et les débats politiques, la peur pour la sécurité d’un parent, d’un ami, d’un cousin, est devenue le dénominateur commun. Qu’ils soient monarchistes, démocrates ou simplement citoyens, tous partageaient ce même sentiment d’impuissance face à un silence imposé par le régime.

Dans l’intimité, le poids des émotions paradoxales

Loin de l’agitation des rues, dans sa maison montréalaise, l’épidémiologiste Nimâ Machouf suivait la situation avec la même complexité. Elle ne croit pas un instant que les frappes américaines soient motivées par le bien-être de la population iranienne. Tout en reconnaissant qu’une immense majorité des 91 millions d’Iraniens aspire à la fin du régime des mollahs, elle s’interroge sur l’après. « Que voudront-ils [les Américains]? Mettre la main sur le pays, le gouverner, le diviser? » Son sentiment est double : « Le fait de voir le gouvernement iranien se faire attaquer et s’affaiblir crée un sentiment positif. Le problème, c’est l’attaque contre le pays, sa destruction. Je souhaite le meilleur pour mon peuple et qu’on arrive à la liberté en Iran, mais les bombes américaines n’ont rien de salutaire. »

Ce mélange d’émotions contradictoires, Baharan Baniahmadi le connaît bien. Autrice et actrice d’origine iranienne installée au Québec depuis sept ans, elle était réveillée depuis 3 heures du matin, suspendue aux nouvelles. « On a beaucoup d’espoir, mais en même temps, je suis inquiète, car je n’ai pas de nouvelles de ma famille et de mes amis depuis plusieurs heures », a-t-elle confié lors d’une entrevue à ICI RDI. « Mes parents, mes cousins se sont réfugiés dans les campagnes pour se protéger. » Cette intervention, elle s’y attendait. Et bien qu’elle y soit opposée sur le principe, elle la voit comme une issue inévitable. « On est contre la guerre, mais on n’avait aucun espoir de faire tomber ce régime », a expliqué cette femme qui affiche son soutien à Reza Pahlavi. « Cela fait 47 ans qu’on se bat avec les mains vides. Les Iraniens ont une chance maintenant pour toute l’histoire, et si on ne l’utilise pas, il n’y aura pas de changement. »

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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