Aller au contenu
Souveraineté : Poilievre a-t-il laissé Carney lui voler l’héritage de Harper ?
Crédit: lanature.ca (image IA)

Un discours en décalage

Le discours prononcé jeudi par Pierre Poilievre devant l’Economic Club de Toronto semble arriver avec un an de retard. Ce décalage temporel a ouvert une brèche, permettant à une autre figure publique, Mark Carney, de s’emparer d’un concept cher au Parti conservateur : la doctrine Harper sur la souveraineté canadienne, particulièrement pertinente dans l’ère trumpienne.

Le chef conservateur a pourtant mis l’accent sur ce thème. Durant son allocution à Toronto, le mot « souveraineté » a été prononcé neuf fois en anglais et cinq fois en français. Une insistance qui n’est pas sans rappeler les positions d’un de ses prédécesseurs, mais qui intervient dans un contexte politique où le terrain a déjà été occupé.

La « doctrine Harper », une vision radicale de l’indépendance

Cette rhétorique fait écho aux propos tenus par l’ancien premier ministre Stephen Harper en février 2025. Il avait alors confié que, s’il avait encore été au pouvoir, il aurait été « prêt à accepter n’importe quel niveau de dommage pour préserver l’indépendance du pays ». Une position qui incluait même la possibilité d' »appauvrir le pays » pour atteindre cet objectif.

En réalité, cette doctrine n’est pas une réaction tardive au retour de Donald Trump. Stephen Harper l’avait articulée bien avant. Un passage de son discours du trône de 2006, qu’il avait lui-même rédigé et qui fut lu par la gouverneure générale, en témoigne. Il y évoquait déjà la nécessité de « défendre nos intérêts dans un monde complexe et parfois dangereux » et de « faire preuve d’indépendance dans la défense de la souveraineté du pays ». Avec le recul, ces phrases pourraient presque être attribuées à Mark Carney aujourd’hui.

Un héritage complexe, entre américanisme et fermeté

L’ironie, c’est que Stephen Harper se décrivait lui-même en 2025 comme l’un des premiers ministres les plus pro-américains de l’histoire du Canada, une affirmation que certains pourraient contester en pensant à Brian Mulroney. Pourtant, cette proximité affichée ne l’a jamais empêché de se montrer critique envers les États-Unis lorsque la situation l’exigeait. Dès 2005, il avait fermement dénoncé les passages non autorisés de sous-marins américains dans les eaux territoriales canadiennes du Grand Nord.

La souveraineté du Canada dans l’Arctique fut d’ailleurs l’un de ses principaux chevaux de bataille. Ce positionnement souverainiste est aujourd’hui repris par Mark Carney, qui a d’ailleurs confié récemment s’entretenir régulièrement avec l’ancien premier ministre. C’est ce même Stephen Harper qui l’avait nommé à la tête de la Banque du Canada.

Le virage « MAGA » du Parti conservateur

Depuis le départ de Stephen Harper, le Parti conservateur a connu une mutation. Il s’est rapproché de la droite républicaine américaine, adoptant certains de ses thèmes et de ses méthodes. Pierre Poilievre, par exemple, insiste constamment sur la « promesse du Canada », un concept d’inspiration américaine. Il a pris l’habitude de singer certaines stratégies de Donald Trump, notamment en affublant ses adversaires de surnoms réducteurs comme « Justinflation » ou en parlant de « maires incompétents ».

Cette proximité idéologique a semblé prendre le chef conservateur au dépourvu lorsque la droite trumpiste a repris le pouvoir au sud. Quand Donald Trump a commencé à s’en prendre directement au Canada, allant jusqu’à évoquer son annexion, Pierre Poilievre a paru déstabilisé. Il a mis du temps à se défaire de ses slogans d’inspiration MAGA, tel que le fameux « Axe the tax ».

Un retour aux sources pour contrer Carney ?

Le discours de jeudi dernier marque un changement de ton. Pierre Poilievre y a présenté une approche plus substantielle, semblant répondre directement aux récentes interventions de Mark Carney à Davos et à la Citadelle. Il a paru redécouvrir une conception plus traditionnelle du conservatisme canadien, celle qui, sous John Diefenbaker, visait à résister à l’américanisation totale du pays.

Ce faisant, il a semblé se souvenir de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Ce document fondateur, signé en 1867 par des figures comme le conservateur John A. Macdonald, avait justement pour but de contrer l’hostilité des États-Unis, leur refus du libre-échange et leur volonté expansionniste de réaliser leur « destinée manifeste » sur le continent. L’idée de revenir à ces fondamentaux pour leur redonner une actualité est pertinente.

Cependant, une question demeure. Après des années d’une ligne politique marquée par l’américanisation et, dans certains cas, une forme de « MAGA-isation », dont le député conservateur Jamil Javani est un exemple, les propos souverainistes de Pierre Poilievre sonnent un peu faux pour certains observateurs.

Selon la source : journaldequebec.com

facebook icon twitter icon linkedin icon
Copié!
Plus de contenu