Un virus caché dans nos intestins pourrait être la cause de plusieurs des cancers les plus courants
Auteur: Simon Kabbaj
Un lien inattendu au cœur de notre microbiote
Le cancer colorectal est l’une des formes de cancer les plus répandues dans le monde développé. Des chercheurs viennent de faire une avancée significative pour en comprendre les origines, en pointant du doigt un acteur inattendu : un virus, jusqu’ici inconnu, qui se loge à l’intérieur d’une bactérie intestinale.
Cette découverte est le fruit du travail d’une équipe de scientifiques basés au Danemark et en Australie. Leur point de départ était une association déjà observée par le passé entre le cancer colorectal et une bactérie nommée Bacteroides fragilis. Le mystère ? Cette bactérie est également présente chez de nombreuses personnes en parfaite santé.
L’équipe a donc cherché à savoir s’il existait une différence cruciale dans cette bactérie chez les individus qui développent un cancer. Et la réponse qu’ils ont trouvée pourrait bien changer notre regard sur le microbiote intestinal.
Le paradoxe de la bactérie à double visage

Le microbiologiste Flemming Damgaard, de l’hôpital universitaire d’Odense au Danemark, résume parfaitement l’énigme qui a motivé ces travaux. « Cela a été un paradoxe de retrouver de manière répétée la même bactérie en lien avec le cancer colorectal, alors qu’en même temps, elle fait partie de manière tout à fait normale du microbiote intestinal des personnes en bonne santé », explique-t-il.
Pour résoudre ce paradoxe, les chercheurs ont utilisé le séquençage génétique afin d’analyser les bactéries intestinales de patients atteints de cancer, issus d’une vaste étude de population danoise. C’est là qu’ils ont repéré un détail fondamental : chez ces patients, la bactérie B. fragilis était souvent accompagnée d’un passager clandestin, un bactériophage.
Un bactériophage est un type de virus qui infecte exclusivement les bactéries. Il utilise la machinerie cellulaire de son hôte pour se répliquer et se propager. Comme le souligne Flemming Damgaard : « Nous avons découvert un virus qui n’avait pas été décrit auparavant et qui semble être étroitement lié aux bactéries que nous trouvons chez les patients atteints de cancer colorectal. »
Une association confirmée, mais pas encore une preuve
Le premier signal a été détecté au sein d’un groupe relativement restreint de personnes. Pour s’assurer de sa pertinence, l’équipe a ensuite vérifié ses conclusions sur une cohorte bien plus large, comprenant 877 individus, certains atteints de cancer colorectal et d’autres non. Les résultats ont confirmé le lien : la présence de ce virus semble faire pencher la balance du côté de la maladie.
Les données sont éloquentes. Les personnes atteintes de cancer colorectal étaient deux fois plus susceptibles d’avoir des niveaux détectables de ce bactériophage dans leurs bactéries intestinales. De plus, ce virus ne correspond à aucune description existante dans les bases de données scientifiques. Il est entièrement nouveau.
Cependant, les chercheurs insistent sur un point : ils ne peuvent pas encore prouver une relation de cause à effet directe. Il s’agit d’une association forte, très utile pour orienter les futures recherches, mais le tableau est probablement plus complexe. « Ce n’est pas seulement la bactérie elle-même qui semble intéressante », précise Flemming Damgaard. « C’est la bactérie en interaction avec le virus qu’elle transporte. » Il ajoute : « Nous ne savons pas encore si le virus est une cause contributive, ou s’il est simplement le signe que quelque chose d’autre a changé dans l’intestin. »
Le microbiome, un écosystème complexe au cœur du risque

Cette découverte s’inscrit dans un contexte plus large. On estime qu’environ 80 % du risque de cancer colorectal est attribué à des facteurs environnementaux, parmi lesquels la composition du microbiote intestinal joue un rôle majeur. Mieux comprendre ces facteurs et leurs interactions pourrait donc avoir un impact sur des millions de cas de cancer.
L’étude du mélange de bactéries dans nos intestins n’est pas une tâche facile. Ces microbiomes, d’une complexité inouïe, sont à la fois des indicateurs de ce qui se passe dans notre corps et des acteurs capables d’influencer de nombreux aspects de notre santé, de la qualité du sommeil à la perte de poids.
Désormais, les futures études devront prendre en compte une couche de complexité supplémentaire : non seulement les bactéries, mais aussi les virus qui vivent à l’intérieur d’elles. L’une des prochaines questions que les chercheurs souhaitent explorer est de savoir comment, précisément, ces bactériophages affectent le comportement de leur hôte, la bactérie B. fragilis.
Vers de nouveaux outils de dépistage ?

Cette recherche, publiée dans la revue Communications Medicine, en est encore à un stade précoce et expérimental. Néanmoins, toute avancée dans la compréhension des mécanismes de déclenchement du cancer peut, à terme, aider au développement de traitements ciblés, même si cela peut prendre des années.
Plus immédiatement, l’équipe suggère que ses découvertes pourraient ouvrir la voie à de nouvelles méthodes de dépistage du cancer colorectal. Avec des recherches supplémentaires, on pourrait par exemple développer des analyses d’échantillons de selles pour rechercher la présence spécifique de ce virus associé à B. fragilis.
« Le nombre et la diversité des bactéries dans l’intestin sont énormes », conclut Flemming Damgaard. « Auparavant, c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. À la place, nous avons cherché si quelque chose à l’intérieur des bactéries – à savoir les virus – pouvait aider à expliquer la différence. » Il termine sur une note d’espoir : « À court terme, nous pouvons étudier si le virus peut être utilisé pour identifier les individus à risque accru. »
Créé par des humains, assisté par IA.