Ce voleur de bois pensait ne laisser aucune trace. C’était sans compter l’ADN de sa victime
Auteur: Mathieu Gagnon
Un crime forestier, une première judiciaire
C’est une histoire qui pourrait changer la lutte contre le braconnage d’arbres. Pour la toute première fois, la justice s’est appuyée sur l’ADN d’un végétal pour confondre un voleur de bois. Un homme pensait avoir réalisé le larcin parfait en dérobant un érable précieux, mais les gènes de l’arbre ont raconté une autre histoire, menant directement les enquêteurs jusqu’à lui.
Cette affaire pionnière met en lumière une nouvelle arme scientifique au service de la protection des forêts. Elle révèle aussi à quel point chaque arbre est unique, porteur d’une signature génétique aussi distinctive que celle d’un être humain. Le monde végétal, avec ses plus de 60 000 espèces d’arbres, offre un champ d’investigation génétique immense et jusqu’ici peu exploité dans le domaine judiciaire.
L’affaire Justin Andrew Wilke
Au cœur de cette première judiciaire se trouve Justin Andrew Wilke. Durant l’été 2018, accompagné de son complice Shawn Edward Williams, il s’est introduit clandestinement sur des terres publiques dans l’État de Washington. Leur cible : des érables de grande valeur dans la Forêt Nationale Olympique. Les deux hommes ont abattu les arbres, puis les ont débités en rondins plus faciles à transporter hors des bois, loin des regards.
La manœuvre était pensée pour effacer les traces. Impossible, en effet, d’approcher un camion grumier officiel sur le lieu d’un vol. Selon les documents du tribunal, Justin Wilke a ensuite vendu le bois volé en utilisant de faux papiers, empochant jusqu’à 7 000 dollars. Mais son parcours illégal a pris fin en juillet 2021, date de sa condamnation pour une série de chefs d’accusation : conspiration, vol de biens publics, déprédation de biens publics, trafic de bois récolté illégalement et tentative de trafic.
Selon un communiqué du bureau du procureur des États-Unis pour le district ouest de Washington, il a été condamné plus tard cette année-là à une peine de 20 mois de prison pour son rôle dans ce braconnage. Une peine rendue possible par une preuve d’un genre nouveau.
Un butin convoité par les musiciens
Pourquoi prendre de tels risques pour quelques arbres ? Ces érables n’étaient pas ordinaires. Ils sont particulièrement recherchés par les luthiers et les fabricants d’instruments de musique pour confectionner des guitares, des clarinettes ou encore des pièces de piano. Le bois le plus précieux provient d’érables présentant des marques spéciales, des motifs distinctifs dans le grain appelés « figurations » (« figuring » en anglais). Ces vagues et ces ondulations, qui varient selon plusieurs types, signalent une qualité supérieure pour un usage musical.
La Forêt Nationale Olympique est un véritable trésor naturel. Le Washington Post le décrit ainsi : « La Forêt Nationale Olympique [de l’État de Washington] est connue pour ses arbres imposants, luxuriants et aux larges troncs. L’érable à grandes feuilles figure parmi ses habitants les plus prisés — son bois à motifs est souvent convoité pour l’ébénisterie et la fabrication d’instruments de musique. Mais il est illégal d’abattre des arbres dans les forêts nationales sans permis. » Le coût de ces vols n’est pas anodin : il est estimé à 100 millions de dollars par an en dommages et en heures de travail pour les services forestiers.
La science appelée à la barre
Face à ce vol, les enquêteurs ont fait appel à un expert, Richard Cronn, généticien chercheur pour le service forestier du ministère de l’Agriculture. Sa mission : prouver scientifiquement le lien entre le bois vendu par Wilke et les souches laissées dans la forêt. Devant le tribunal, il a démontré que l’ADN du bois saisi correspondait parfaitement à celui des restes des trois arbres abattus.
La robustesse de la preuve était stupéfiante. Selon les procureurs, la probabilité d’une fausse correspondance, d’un hasard, était d’une chance sur un undécillion. C’est un 1 suivi de 36 zéros. Une quasi-impossibilité. L’idée que les gènes d’un arbre puissent être utilisés comme preuve peut sembler étrange, mais la logique est simple. Tout comme les humains et les animaux, les plantes sont constituées de cellules qui contiennent de l’information génétique. Bien que les cellules végétales se distinguent par des caractéristiques comme leur paroi en cellulose, les mécanismes génétiques fondamentaux sont comparables.
L’empreinte génétique de chaque arbre
Comment les gènes permettent-ils de différencier les arbres avec une telle certitude ? Contrairement aux races de chiens ou de chats, qui appartiennent toutes à la même espèce mais avec des caractéristiques différentes, les espèces d’arbres sont génétiquement distinctes. Le monde végétal est d’une immense diversité. Il existe, par exemple, plus de 100 espèces d’érables, chacune avec son propre patrimoine génétique.
Pour illustrer cette divergence, comparons l’érable le plus emblématique, l’érable sycomore (*Acer pseudoplatanus* de la famille des sapindacées), avec le ginkgo biloba, de la famille quasi éteinte des ginkgoacées. Il faut remonter très haut dans la classification du vivant, presque au niveau du règne, pour trouver leur ancêtre commun. Cette immense diversité génétique, répartie sur plus de 60 000 espèces d’arbres dans le monde, fait de chaque spécimen un porteur d’empreintes digitales uniques. On comprend alors aisément comment le généticien a pu être si certain que le bois vendu et les souches ne faisaient qu’un, ouvrant une nouvelle ère dans la criminalistique environnementale.
Selon la source : popularmechanics.com