Près d’un tiers des Américains pensent que la fin du monde se produira de leur vivant.
Auteur: Mathieu Gagnon
La fin du monde ? Une perspective étonnamment concrète
L’idée peut sembler relever de la fiction, pourtant elle est bien ancrée dans la réalité de millions de personnes. Une nouvelle étude révèle que près d’un tiers des habitants des États-Unis et du Canada sont persuadés que la fin du monde surviendra de leur vivant. Loin d’être une simple anecdote, cette conviction pourrait profondément influencer leur manière d’aborder les grands défis qui secouent notre société.
Bien sûr, au fil de l’histoire, nombreux sont ceux qui ont cru vivre les derniers instants de l’humanité. Le fait que vous lisiez ces lignes prouve qu’ils se sont trompés. On pourrait être tenté de reléguer ces visions apocalyptiques à un futur lointain ou de ne pas s’en préoccuper. Mais pour une part significative de la population nord-américaine, cette éventualité n’a rien d’une lointaine possibilité. Un tiers des personnes interrogées l’affirment : le monde disparaîtra avant eux.
Face à un chiffre aussi important, il devient difficile de balayer ces croyances en les qualifiant de marginales. « La croyance en la fin du monde est étonnamment courante en Amérique du Nord, et elle influence de manière significative la façon dont les gens interprètent et répondent aux menaces les plus pressantes pour l’humanité », déclare dans un communiqué le Dr Matthew I. Billet, auteur principal de l’étude.
Comment la science a mesuré la peur de l’apocalypse
L’équipe de chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique a cherché à comprendre comment ces convictions apocalyptiques pouvaient modeler les réactions face à des menaces bien réelles, de la crise climatique à la perspective d’un conflit nucléaire. Pour ce faire, ils ont mené une enquête approfondie auprès de 3 400 personnes, leur posant une série de questions visant à évaluer leur rapport au risque.
Trois axes principaux ont été explorés. D’abord, la perception du risque, c’est-à-dire l’ampleur de la menace perçue pour un enjeu comme la crise climatique. Ensuite, la tolérance au risque, qui mesure à quel point une personne est prête à supporter un danger malgré ses conséquences négatives. Enfin, l’étude a mesuré le soutien à une « action extrême » pour écarter ce risque.
Mais que signifie une « action extrême » ? Les chercheurs le précisent dans leur article : « Les actions extrêmes consistaient à consacrer 10 % du PIB des États-Unis à la lutte contre le risque, à instaurer la loi martiale et à renverser complètement le gouvernement et l’ordre social actuels. » En parallèle, les participants ont répondu à des questions démographiques, notamment sur leur orientation politique et leur religiosité.
Un clivage entre les âges et les confessions
Les résultats sont riches d’enseignements. Globalement, 28,9 % des personnes interrogées pensent que le monde prendra fin de leur vivant. Cette croyance a toutefois tendance à diminuer avec l’âge : les plus jeunes sont plus enclins à partager cette vision des choses. Mais en y regardant de plus près, l’équipe a découvert des exceptions notables à cette règle.
Ainsi, la croyance en la fin des temps ne faiblit pas avec l’âge chez les protestants évangéliques. Elle pourrait même augmenter légèrement chez les participants de confession musulmane. Les autres facteurs démographiques semblent jouer un rôle bien moins déterminant dans cette conviction.
« D’autres variables démographiques étaient des prédicteurs moins constants des croyances en la fin du monde », ajoute l’article scientifique. « Le statut socio-économique et l’orientation politique expliquaient chacun moins de 6 % de la variance, et l’ethnicité et le genre expliquaient chacun moins de 2 %. »
Humains ou forces divines : la source du chaos change tout
L’un des constats les plus frappants de l’étude est que la réaction souhaitée face à la menace dépend de son origine perçue. Tout change selon que l’on pense que l’apocalypse est causée par les humains ou non. Ceux qui estiment que l’humanité est responsable sont plus susceptibles de soutenir des actions extrêmes pour l’éviter. À l’inverse, ceux qui attribuent la fin du monde à des forces divines sont beaucoup moins enclins à soutenir de telles mesures.
« Tout le monde est d’accord sur une chose : nous, les humains, jouons un rôle important dans le destin de notre espèce », explique le Dr Billet. « C’était aussi vrai pour les religieux que pour les non-religieux. Cependant, il y avait aussi des différences entre les confessions religieuses qui étaient assez frappantes. Ces différences montrent comment la religion – et la culture plus largement – peut façonner notre vision fondamentale du monde et de notre avenir collectif. »
Au final, l’équipe a identifié cinq facteurs clés qui définissent la manière dont les gens pensent et agissent face à ces menaces. Il s’agit de la proximité perçue du danger, de la conviction que les humains en sont responsables, de la croyance en l’intervention de forces divines ou surnaturelles, du sentiment d’influence personnelle sur l’issue, et enfin, de la nature positive ou négative de l’issue finale.
Une grille de lecture essentielle pour les décideurs
Pour le Dr Billet, la compréhension de ces visions du monde est capitale pour les décideurs politiques. Il cite en exemple les théories du complot qui ont nui aux campagnes de vaccination ou l’angoisse liée à la crise climatique qui peut démotiver les jeunes et les pousser à l’inaction. Ces croyances ont des conséquences concrètes.
L’étude, publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology, invite à prendre au sérieux ces perspectives. Elles ne sont pas de simples curiosités, mais des filtres à travers lesquels une partie de la population interprète les crises actuelles et à venir.
« Qu’un récit apocalyptique particulier soit exact ou non, il a des conséquences sur la manière dont les populations affrontent les risques concrets », conclut le Dr Billet. « Si nous voulons construire un consensus pour aborder le changement climatique, la sécurité de l’IA ou la préparation aux pandémies, nous devons comprendre comment les différentes communautés interprètent ces menaces à travers leurs propres lentilles culturelles. Dans un monde confronté à de véritables risques catastrophiques, cette compréhension n’a jamais été aussi importante. »
Selon la source : iflscience.com