Une victoire proclamée, des attaques qui persistent

Malgré les affirmations répétées de la Maison-Blanche selon lesquelles les frappes américano-israéliennes auraient anéanti le régime et les ressources militaires de l’Iran, la réalité sur le terrain semble plus complexe. Des drones et des missiles continuent de semer le trouble à travers le Moyen-Orient, défiant le récit d’une victoire totale. L’objectif final du président Trump dans cette guerre reste flou, mais sa méthode pour mettre le régime à genoux est, elle, limpide : un déluge de feu.
Selon le Washington Post, une somme estimée à 5,6 milliards de dollars en munitions explosives a été larguée sur le pays au cours des deux premiers jours du conflit seulement. Pourtant, alors même que Donald Trump affirme qu’il n’y a « plus rien à cibler », les drones Shahed iraniens, peu coûteux mais redoutablement efficaces, poursuivent leurs frappes contre les installations militaires américaines et les nations alliées dans le Golfe. Pour un expert en sécurité mondiale, cette situation pourrait indiquer que les États-Unis sont en train de tomber droit dans un piège.
L’escalade horizontale : la stratégie du plus faible

Robert Pape, professeur à l’Université de Chicago, estime que l’Iran déploie une tactique bien précise, rappelant que l’histoire a tendance à se répéter, « d’abord comme une tragédie, ensuite comme une farce ». Selon lui, les manœuvres iraniennes suggèrent que Trump avance aveuglément vers le même type de piège qui a conduit à la mort d’environ 2000 soldats américains au Vietnam. Le professeur Pape, qui a consacré un livre à ce sujet, Bombing to Win: Air Power and Coercion in War, prévient dans la revue Foreign Affairs que « l’Amérique et Israël ont peut-être eu les yeux plus gros que le ventre ».
Ce constat est fait malgré un bilan humain très déséquilibré. Au cours de la dernière semaine et demie, sept militaires américains ont perdu la vie, tandis que plus de 1200 personnes sont mortes en Iran sous les bombardements continus. Mais selon Pape, cette asymétrie fait justement partie du plan iranien : augmenter le risque géopolitique est précisément ce que Téhéran recherche. L’universitaire explique : « Les frappes de l’Iran ne peuvent être considérées comme des actes de représailles épars, les soubresauts d’un régime mourant. Elles représentent plutôt une stratégie d’escalade horizontale, une tentative de transformer les enjeux d’un conflit en élargissant sa portée et en prolongeant sa durée. »
Il précise sa pensée : « L’escalade horizontale se produit lorsqu’un État élargit la portée géographique et politique d’un conflit plutôt que de l’intensifier verticalement sur un seul théâtre d’opérations. C’est une stratégie particulièrement attrayante pour les parties les plus faibles dans un affrontement militaire. Au lieu d’essayer de vaincre un adversaire plus fort de front, la partie la plus faible multiplie les arènes de risque – attirant d’autres États, secteurs économiques et opinions publiques nationales dans le champ du conflit. »
Un fantôme du passé : le spectre de l’offensive du Têt

Cette tactique n’est pas une invention iranienne. Elle s’inspire d’une reconnaissance de la manière dont l’Amérique a perdu un autre conflit majeur, bien qu’elle l’ait remporté sur le papier. Il s’agit d’une répétition de la tristement célèbre offensive du Têt, menée par les forces vietnamiennes en 1968. À cette époque, trois ans après l’engagement américain pour endiguer la propagation du communisme en Asie, les États-Unis avaient déjà largué plus de bombes sur le Vietnam que pendant toute la Seconde Guerre mondiale.
Cette campagne aérienne, baptisée Opération Rolling Thunder, avait pratiquement anéanti les centres militaires et industriels du Nord-Vietnam. Washington était convaincu qu’une intensification du conflit prolongé pourrait enfin y mettre un terme. L’histoire a prouvé le contraire. Quelques mois plus tard, profitant d’une fête nationale, les forces communistes ont lancé une attaque coordonnée et simultanée sur plus de 100 cibles à travers tout le Vietnam.
Gagner les batailles, mais perdre la guerre

Militairement, l’offensive du Têt fut un échec cuisant pour le Nord-Vietnam, qui y perdit des dizaines de milliers d’hommes, contre environ 2000 soldats américains tués. Pourtant, la véritable victoire de cette opération ne s’est pas jouée sur le champ de bataille, mais à des milliers de kilomètres de là, aux États-Unis. La confiance du public américain dans la capacité de son administration à conclure la guerre fut irrémédiablement brisée. Et ce, même si les forces américaines avaient remporté chaque affrontement.
Le professeur Pape analyse cette dynamique : « La leçon n’était pas que les bombardements avaient échoué tactiquement. C’est que Hanoï a procédé à une escalade horizontale, élargissant le conflit au-delà des champs de bataille ruraux pour le porter dans les villes et les centres névralgiques politiques du Sud-Vietnam, transformant un affrontement militaire en un bouleversement politique national et remodelant les calculs de politique intérieure à Washington. » Sa conclusion est sans appel : « Au Vietnam, les États-Unis n’ont jamais perdu une bataille, mais ils ont tout de même perdu une guerre. »
La leçon d’hier pour le conflit d’aujourd’hui

En menaçant de miner le détroit d’Ormuz, un point de passage d’importance mondiale, et en attaquant les infrastructures pétrolières à travers le Moyen-Orient, l’Iran applique, selon Pape, cette même stratégie. Le but est de déplacer le conflit sur des terrains où la supériorité militaire américaine est moins décisive : l’économie mondiale, la stabilité régionale et l’opinion publique internationale.
Cependant, le professeur estime que le président Trump peut encore éviter de tomber dans le même piège que Lyndon B. Johnson. La clé réside dans la reconnaissance de la stratégie adverse. Pape conclut par une mise en garde : « Le fait que ce conflit ne soit qu’un épisode contenu ou qu’il devienne un revers stratégique prolongé pour les États-Unis ne dépendra pas de la prochaine salve de missiles, mais de la capacité de Washington à reconnaître la stratégie de l’ennemi qui se déploie — et à y répondre avec une stratégie d’une clarté égale. »
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