Les choses étaient-elles vraiment meilleures avant ? La science derrière notre obsession pour un “âge d’or” perdu
Auteur: Mathieu Gagnon
Le doux parfum de la nostalgie
Tendez l’oreille aux récits de vos grands-parents. Ils vous diront sûrement que la musique était meilleure dans les années 60, que les voitures d’aujourd’hui n’ont plus la même âme et qu’il fut un temps où l’on pouvait dormir la porte ouverte. Cette impression que le passé fut un « âge d’or » est une idée tenace. Pourtant, en y regardant de plus près, la vie s’est améliorée sur de nombreux aspects au fil des décennies.
Pourquoi cette nostalgie souvent trompeuse ? Le sociologue Ze Hong, de l’Université de Macao, s’est penché sur la question. Dans une nouvelle étude, il explore les fondements cognitifs et culturels de notre vision enjolivée du passé. Ses recherches, publiées dans la revue Human Nature, révèlent un phénomène fascinant : l’idée d’une époque révolue et parfaite est un récit que l’on retrouve dans toutes les cultures, des temps anciens jusqu’à nos jours.
Un mythe qui traverse les âges et les civilisations
Cette tendance à regretter un monde perdu n’est pas nouvelle. Dans la Grèce antique, le célèbre poète Hésiode se lamentait déjà dans son poème « Les Travaux et les Jours » du déclin de l’humanité, passée d’un monde parfait à une existence marquée par le labeur et les épreuves. De l’autre côté du globe, les Aztèques croyaient en une mythologie décrivant un royaume d’abondance disparu, détruit par l’arrivée d’un esprit maléfique.
Plus près de nous, dans l’Europe médiévale, les débats sur l’alchimie aboutissaient souvent à une conclusion similaire. On pensait que la pierre philosophale avait été un jour accessible, mais que la perte de la sagesse ancienne et la montée en puissance des charlatans avaient déclenché le déclin irréversible de cette magie ésotérique. Ce n’est donc pas un hasard si les remèdes à base de plantes de l’époque étaient souvent présentés comme issus de recettes ancestrales pour renforcer leur crédibilité. Une stratégie marketing qui, d’ailleurs, perdure encore aujourd’hui.
Dans les coulisses du cerveau : une mémoire sélective
Pour expliquer cette fixation universelle sur un passé doré, Ze Hong met en lumière des recherches récentes sur certains biais psychologiques. Le premier est le « biais de négativité ». Il s’agit de notre tendance à nous concentrer davantage sur les éléments de notre vie que nous percevons comme mauvais. Selon l’auteur, ce réflexe pourrait avoir des racines évolutionnistes profondes : pour survivre, nos ancêtres devaient être extrêmement attentifs aux menaces de leur environnement.
Ce mécanisme se combine avec un autre phénomène : l’effet de mémoire biaisée. Notre cerveau a tendance à effacer les expériences négatives du passé ou même à les transformer en souvenirs positifs. C’est ce que Hong appelle la « rétrospection rose ». Des études confirment cette théorie, montrant par exemple que les gens se souviennent de leurs vacances passées avec de plus en plus d’affection à mesure que le temps passe.
Ze Hong résume ainsi cette dynamique : « Collectivement, l’exposition biaisée à l’information négative dans le présent et la mémoire sélective des événements passés créent l’illusion d’un passé supérieur, renforçant la perception d’un déclin au fil du temps. »
Du souvenir individuel au grand récit collectif
Mais il n’y a pas que nos souvenirs personnels qui sont sujets à cette « rétrospection rose ». Les récits culturels partagés par une société sont également déformés pour glorifier le passé et dénigrer le présent. Ze Hong prend pour exemple la manière dont les rumeurs sur la sorcellerie ont été exagérées en Europe entre le XVe et le XVIIe siècle. Cette amplification a nourri l’idée d’une dégradation morale et d’une menace émergente qu’il fallait purger de la société.
Qu’est-ce qui motive ce phénomène à grande échelle ? La recherche en psychologie suggère que cette tendance pourrait être soutenue par un besoin de « nostalgie collective ». Les populations aspireraient à une histoire commune héroïque, un passé magnifié qui favorise la cohésion du groupe et un certain conservatisme idéologique.
Quand la politique s’empare de l’âge d’or
Ce besoin de récit commun ne passe pas inaperçu. Souvent, ces narratifs sont détournés ou amplifiés par des dirigeants politiques cherchant à se positionner comme les défenseurs de cette histoire collective. Ils s’approprient le mythe de l’âge d’or pour servir leurs propres intérêts.
Comme l’écrit Ze Hong : « En se présentant comme les restaurateurs d’un âge d’or perdu ou comme les protecteurs des traditions ancestrales, les dirigeants, les prêtres et autres autorités peuvent renforcer leur légitimité et justifier la structure de pouvoir existante, et parfois prétendre qu’ils pourraient restaurer la grandeur passée. »
Les échos de cette vieille stratégie politique sont facilement identifiables dans la rhétorique de certains politiciens qui promettent de rendre à leur pays sa « grandeur passée ». Pourtant, comme le souligne l’analyse de Hong, de tels discours reposent généralement sur ce qu’il qualifie de « baratin psychologique ». Ceci étant dit, la musique était vraiment meilleure dans les années 60.
Selon la source : iflscience.com