Une découverte historique dans les archives
Après plus d’un siècle d’oubli, une vision du futur imaginée en 1897 vient de refaire surface. La Bibliothèque du Congrès américaine a annoncé une trouvaille exceptionnelle : un film perdu du pionnier du cinéma Georges Méliès, datant de 1897. Cette œuvre, intitulée Gugusse et l’automate, est considérée comme une pièce maîtresse des débuts du septième art.
Son importance est capitale. Le film met en scène ce que les historiens estiment être le tout premier robot de l’histoire du cinéma. Une découverte qui réécrit une page de la science-fiction et rend hommage à un créateur dont moins de la moitié des œuvres a survécu jusqu’à nos jours.
Georges Méliès, le magicien qui a inventé le spectacle
Au tournant du XXe siècle, bien avant les effets spéciaux de James Cameron ou Steven Spielberg, Georges Méliès émerveillait le public. Ancien magicien de scène, il a vu dans le cinéma naissant un potentiel bien au-delà de la simple documentation du réel, une voie alors explorée par les frères Lumière ou les équipes de Thomas Edison. Méliès, lui, voulait créer de l’illusion, du rêve, à travers ce qu’il appelait ses « films à trucs ».
Grâce à des techniques de montage novatrices comme les arrêts de caméra (jump-cuts) ou l’accéléré, il a forgé le langage du cinéma populaire. Son film de 1896, La Maison du Diable, est aujourd’hui reconnu comme le premier film d’horreur. En 1902, son chef-d’œuvre de science-fiction, Le Voyage dans la Lune, offrait au monde l’une de ses images les plus iconiques : une fusée plantée dans l’œil d’un homme-Lune mécontent. Cet artiste prolifique, dont le parcours a été mis en lumière dans le film Hugo de Martin Scorsese, a réalisé plus de 500 films. Pourtant, seuls 200 environ nous sont parvenus.
La course contre le temps pour préserver le passé
Pourquoi tant de films ont-ils disparu ? Longtemps considéré comme un simple divertissement futile, le cinéma des débuts n’a pas fait l’objet d’efforts de conservation systématiques. De plus, les pellicules de l’époque, en nitrate, étaient extrêmement fragiles et inflammables. La Bibliothèque du Congrès estime que, rien qu’aux États-Unis, « 70 pour cent des longs métrages muets… ont été complètement perdus à cause du temps et de la négligence ».
Face à cette érosion culturelle, l’institution a lancé des efforts de préservation dès 1942. Une initiative considérablement renforcée à la fin des années 1980, lorsque les représentants Robert J. Mrazek et Sydney R. Yates ont fait voter le National Film Preservation Act. Cette loi a créé un Conseil de préservation du film et le National Film Registry. Chaque année, ce dernier sélectionne 25 films jugés « culturellement, historiquement ou esthétiquement significatifs » pour être sauvegardés, allant de Blacksmithing Scene de 1893 à The Dark Knight de 2008.
« Dès mon plus jeune âge, les films ont eu un impact profond sur ma vie et ont contribué à façonner qui je suis devenu », a confié l’ancien membre du Congrès Robert J. Mrazek à Popular Mechanics. « Ce fut un honneur d’aider à protéger le travail des artistes du cinéma tel qu’ils l’avaient conçu à l’origine. »
Une boîte oubliée, un trésor retrouvé
En janvier 2026, la Bibliothèque du Congrès annonçait l’entrée au National Film Registry de films comme Karaté Kid et The Grand Budapest Hotel. Mais c’est en février qu’est venue une annonce que personne n’attendait. Dans une boîte contenant une dizaine de bobines « vieilles et cabossées », qui avaient été « ballottées de caves en granges et en garages », se cachait un trésor. Le donateur, Bill McFarland, ignorait ce qu’elle contenait précisément.
Ces films appartenaient à son arrière-grand-père, William Delisle Frisbee. Cet homme était une sorte de forain itinérant qui, à la fin du XIXe siècle, « conduisait sa charrette de ville en ville pour éblouir les habitants avec un projecteur et quelques-unes des premières images animées du monde ». En examinant méticuleusement la collection, les techniciens de la Bibliothèque du Congrès ont repéré un film de 45 secondes montrant les pitreries de deux personnages. En y regardant de plus près, ils ont identifié le premier comme étant Gugusse, un personnage de magicien, et le second comme un automate. Ils venaient de redécouvrir Gugusse et l’automate.
Un automate sauvé de la machine de guerre
Georges Méliès était fasciné par les hommes mécaniques, ou automates, comme on les appelait avant l’invention du mot « robot » en 1920. Ce thème est si central dans son œuvre qu’il occupe une place prépondérante dans le film oscarisé de Martin Scorsese, Hugo (2011). Pendant près d’un siècle, Gugusse et l’automate a fait l’objet de nombreuses discussions parmi les amateurs de science-fiction, notamment parce que sa disparition semblait particulièrement tragique. On pensait en effet que ses bobines avaient été fondues pendant la Première Guerre mondiale pour en récupérer l’argent et le celluloïd, afin d’alimenter la machine de guerre.
Pour l’historien du cinéma et de la musique Charlie Judkins, interrogé par PopMech, une telle redécouverte provoque un mélange de sentiments. « Découvrir un média perdu ou négligé est toujours à la fois excitant et un peu triste — triste que l’œuvre n’ait pas trouvé son public à son époque, mais bien sûr excitant que nous ayons l’opportunité de corriger cela et de donner enfin à cet art oublié l’attention qu’il mérite depuis longtemps. » Judkins, qui dirige le Unrecorded Songs Project pour faire connaître des chansons jamais enregistrées du début du siècle et qui a créé des accompagnements musicaux pour des films muets restaurés par des institutions comme le Museum of Modern Art, souligne ce que ces œuvres anciennes nous apprennent.
« Lorsque le public moderne a l’occasion de découvrir ces œuvres, cela offre non seulement une fenêtre sur le style d’écriture (ou de réalisation) de l’époque, mais aussi un rappel que, comme aujourd’hui, tous les grands arts ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent du vivant de l’artiste qui en est responsable. »
De la misère à la postérité, une nouvelle renaissance
Le destin de cette œuvre fait écho à celui de son créateur. Après la Première Guerre mondiale, Méliès était ruiné et totalement absent du monde du cinéma des années 1920. Gérant une petite boutique de jouets à Paris, il fut largement oublié. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie qu’un regain d’intérêt pour son travail a émergé. Un journaliste l’a retrouvé et l’a encouragé à écrire ses mémoires. En 1929, les œuvres qui avaient survécu furent projetées lors d’une rétrospective de gala à la Salle Pleyel à Paris.
Près d’un siècle après ce gala, son œuvre connaît une nouvelle renaissance. Elle est le fruit des efforts conjugués d’un projectionniste en charrette, de son arrière-petit-fils et d’une organisation gouvernementale située à un océan de son pays d’origine. Comme le conclut le député Mrazek : « Voir ces images perdues ramenées à la vie est à la fois passionnant et un témoignage de l’importance du Conseil de préservation du film et du National Film Registry. »
Selon la source : popularmechanics.com