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Comment l’organisation de l’habitat révèle l’évolution de nos ancêtres face à Néandertal
Crédit: lanature.ca (image IA)

Une coexistence révélée par l’espace domestique

Au cours des dernières années, de nombreuses études scientifiques se sont attachées à comparer les humains anatomiquement modernes, nos ancêtres directs, à d’autres espèces humaines archaïques. Les recherches ont permis de démontrer que ces populations, loin d’être de lointains parents, partageaient une multitude de points communs. La structure de nos corps, la taille de nos cerveaux, le recours aux outils ou encore la création artistique sont autant d’éléments qui rapprochent notre lignée de celle de Néandertal.

Aujourd’hui, les archéologues orientent leur attention vers un nouvel axe de recherche : la manière dont ces deux espèces organisaient leurs habitations. Ce détail pourrait sembler insignifiant de prime abord, mais il comporte de sérieuses implications pour la compréhension de l’évolution comportementale au cours du Pléistocène supérieur. Cette période, qui s’étend d’environ 129 000 à 11 700 ans avant notre ère, correspond à une époque fascinante où les humains modernes et les Néandertaliens ont coexisté.

Les spécialistes ont longtemps considéré que l’analyse des schémas spatiaux au sein des espaces de vie pouvait offrir des indices précieux sur la fonctionnalité d’un site. L’agencement d’un campement permet de décrypter la dynamique d’installation et l’organisation sociale globale d’un groupe. En distinguant différents comportements spatiaux, les chercheurs estiment qu’il devient possible d’évaluer l’émergence de ce que nous pourrions définir comme un « cerveau social » ou une organisation sociale « moderne ».

La transition complexe du Paléolithique européen

credit : lanature.ca (image IA)

Afin de mieux cerner cette évolution, il convient de se plonger dans la chronologie de l’occupation européenne. Durant le Paléolithique moyen, une période s’étalant d’environ 300 000 à 50 000 ans avant notre ère, les Néandertaliens constituaient la principale population humaine en Europe et dans certaines parties de l’Eurasie occidentale. La situation a commencé à changer lorsque les humains anatomiquement modernes, connus sous le nom d’Homo sapiens, se sont étendus vers ces territoires géographiques.

Les deux espèces se sont alors chevauchées, ont interagi et se sont même croisées. Cette cohabitation s’est poursuivie jusqu’à la disparition progressive des Néandertaliens au début du Paléolithique supérieur, une époque située entre 50 000 et 10 000 ans environ avant notre ère. La question de l’utilisation de l’espace par ces différentes populations a fait l’objet de multiples hypothèses au fil des décennies d’exploration archéologique.

Des travaux antérieurs sur la structure des sites suggéraient que les espaces de vie des Néandertaliens étaient plus simplistes. Certains scientifiques comparaient même leur aménagement à des nids de primates. Ce comportement était décrit comme une « structure de vie centrifuge » caractéristique du Paléolithique moyen. Dans ce modèle, le point central, où se trouvait le foyer, devenait le lieu unique où les individus effectuaient l’ensemble de leurs activités. En contraste, les sites humains étaient perçus comme plus complexes, caractérisés par une ségrégation spatiale et de multiples zones réservées à des tâches distinctes.

L’apport des statistiques spatiales quantitatives

credit : lanature.ca (image IA)

Cette vision binaire a toutefois été remise en question par des travaux plus récents. De nouvelles fouilles ont en effet démontré que certains sites néandertaliens présentaient des schémas d’aménagement tout aussi complexes que ceux des humains anatomiquement modernes. Ces découvertes comprenaient des preuves potentielles de structures bâties, telles que des brise-vent et des huttes. Les archéologues ont identifié des zones spécifiques distinctes dédiées au sommeil, à la découpe des animaux et à l’élimination des déchets.

La majorité de ces analyses reposait jusqu’à présent sur des observations des espaces et sur des descriptions physiques. Une transition méthodologique est actuellement en cours dans le domaine de l’archéologie. Les scientifiques s’éloignent progressivement de cette forme d’évaluation qualitative pour privilégier des techniques quantitatives, capables de prouver de manière rigoureuse la façon dont un site était utilisé par ses occupants.

C’est précisément l’approche adoptée dans une nouvelle étude dirigée par Amanda Merino-Pelaz, doctorante à l’Institut catalan de paléoécologie humaine et d’évolution sociale (IPHES), et le docteur Lucía Cobo Sánchez, archéologue à l’Université de l’Algarve. Les deux chercheuses ont utilisé l’analyse statistique spatiale pour évaluer les aménagements de 21 sites archéologiques. Cette méthode novatrice applique des techniques quantitatives spécialisées à des données géoréférencées dans le but d’identifier des modèles et des relations d’usage.

Quatre marqueurs pour comprendre l’espace

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L’équipe de recherche a concentré son travail sur la mesure de quatre marqueurs spatiaux spécifiques. Le premier est la force de regroupement du site, qui évalue l’intensité avec laquelle les objets sont rassemblés. Le deuxième correspond à la probabilité de fratrie, c’est-à-dire la probabilité que deux objets situés à proximité l’un de l’autre aient été utilisés pour la même activité. Le troisième indicateur est l’intensité parentale, une estimation du nombre de « centres » présents sur un site, qu’il s’agisse de foyers ou de lieux de fabrication d’outils. Enfin, le quatrième marqueur mesure l’échelle de regroupement, qui analyse la taille physique et la distribution de ces amas.

Les résultats de ces calculs ont montré que les sites des humains modernes étaient majoritairement plus compacts que ceux des Néandertaliens. Nos ancêtres maintenaient les déchets et les outils rassemblés dans des zones d’activité denses et séparées les unes des autres. À l’inverse, les campements néandertaliens du Paléolithique moyen présentaient des limites beaucoup plus floues. Bien que ces groupes aient organisé certaines activités en grappes, il existait souvent un chevauchement important entre ces différentes zones de la vie quotidienne.

Ces distributions spatiales se rapprochent des théories plus anciennes qui percevaient les Néandertaliens comme porteurs de structures de vie centrifuges. Le point central du campement fonctionnait simultanément comme la cuisine, l’atelier et la chambre à coucher. Les chercheurs ont vérifié si ce phénomène pouvait s’expliquer par une population plus importante chez les Homo sapiens. L’étude révèle pourtant que la taille des groupes, comprise entre trois et trente personnes, était similaire pour les deux espèces. Même à effectif égal, les humains modernes choisissaient systématiquement de concentrer leurs activités dans des espaces plus restreints.

L’exception d’Abric Romani et la théorie de la mosaïque

credit : lanature.ca (image IA)

Malgré ces conclusions générales confirmant certaines anciennes hypothèses, l’étude met en lumière des exceptions notables. Certains sites néandertaliens datant du Paléolithique moyen présentaient des caractéristiques d’aménagement étonnamment avancées. C’est le cas de l’Abric Romani, un vaste abri sous roche situé près de Barcelone, en Espagne. Cet habitat s’est révélé être tout aussi moderne et compact que les sites humains documentés lors du Paléolithique supérieur.

Cette observation suggère un processus de changement progressif s’étalant dans le temps, plutôt qu’une différence dure et binaire entre les deux espèces. Les chercheuses détaillent cette nuance dans leur article, qui a été officiellement publié dans la revue scientifique Journal of Human Evolution. Elles soulignent l’importance d’une évolution par étapes de l’aménagement de l’espace au fil des millénaires.

« En somme, l’organisation spatiale des occupations du Pléistocène supérieur indique un passage graduel et inégal d’espaces centrés sur le foyer vers des aménagements davantage centrés sur la maisonnée, » expliquent-elles dans leur publication. Elles précisent leur pensée : « Le degré de compacité de regroupement observé ne peut être expliqué simplement par la mobilité ou le temps d’occupation, mais reflète des manières changeantes d’aménager et d’utiliser l’espace domestique. Ces transformations, déjà visibles dans certains contextes tardifs [du Paléolithique moyen], semblent suivre un processus en mosaïque plutôt qu’une tendance linéaire et montrent un rôle croissant de l’ordre spatial et de la coordination sociale. »

Selon la source : iflscience.com

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