L’United States Air Force a perdu une bombe nucléaire en Géorgie : 68 ans plus tard, elle reste introuvable
Auteur: Mathieu Gagnon
Un vol d’entraînement aux conséquences imprévisibles

Il arrive à tout le monde d’égarer un objet précieux. Parfois, il s’agit d’un trousseau de clés au moment où l’on s’y attend le moins. D’autres fois, c’est un chapeau fétiche qui disparaît. L’armée de l’air des États-Unis, de son côté, a perdu un objet d’une tout autre envergure : une bombe nucléaire.
Le 5 février 1958, le colonel Howard Richardson décolle de la base aérienne de Homestead aux commandes d’un bombardier B-47. Il met le cap vers le nord, en direction de la côte de Savannah, dans l’État de Géorgie. Sa mission s’inscrit dans un exercice d’entraînement strict. Le colonel doit jouer le rôle d’un bombardier soviétique armé d’une bombe nucléaire. L’objectif est de préparer les pilotes de chasse américains aux missions d’interception qu’ils auraient à mener si la guerre froide venait brusquement à s’enflammer.
L’exercice prend une tournure dramatique lorsque le lieutenant Clarence Stewart, pilote d’un avion de chasse F-86 jouant le rôle de l’intercepteur, effectue une manœuvre agressive lors de sa passe d’attaque. Son appareil s’approche dangereusement du bombardier du colonel Richardson. Le choc est inévitable : le chasseur percute l’aile droite du B-47. L’impact détruit un réservoir de carburant et arrache presque un moteur, qui reste suspendu inutilement dans le vide pendant que le pilote du bombardier lutte de toutes ses forces pour reprendre le contrôle de son appareil.
La collision en plein vol se produit à une altitude vertigineuse de 38 000 pieds. Le B-47 chute lourdement, perdant de l’altitude jusqu’à 20 000 pieds avant que le colonel Richardson ne parvienne enfin à stabiliser sa trajectoire. Le lieutenant Stewart, quant à lui, s’éjecte en parachute et atterrit sain et sauf. L’équipage du bombardier continue de voler. Si leur mission n’était qu’une simple simulation, la cargaison qu’ils transportent dans leur soute est, elle, bien réelle.
Le largage d’urgence d’une arme dévastatrice

L’avion endommagé transporte à son bord une bombe à hydrogène Mark 15. Cette arme thermonucléaire possède une puissance de destruction cent fois supérieure à celle qui a anéanti la ville d’Hiroshima. Se poser en toute sécurité devient alors une nécessité d’une urgence absolue pour l’équipage en détresse.
Le bombardier s’approche du terrain d’aviation de l’armée de Hunter, situé à Savannah. Les dégâts subis par le B-47 lors de la collision s’avèrent beaucoup trop importants pour permettre un atterrissage normal sur la piste. Face à cette situation critique, le colonel Richardson prend une décision radicale. Il choisit de larguer la bombe nucléaire que son appareil transporte directement dans les eaux peu profondes de l’océan, au niveau de Wassaw Sound, juste au nord de Tybee Island, en Géorgie.
Le pilote nourrit l’espoir que l’arme sera facile à localiser et à récupérer à cet endroit précis. En effet, l’eau ne dépasse pas quelques pieds de profondeur dans de nombreuses zones de ce bras de mer. Le calcul semble logique, mais les événements lui donneront tort. Le colonel Richardson et son équipage réussissent finalement un atterrissage difficile mais sans encombre sur le terrain d’aviation de l’armée de Hunter. La bombe à hydrogène Mark 15, elle, ne sera plus jamais revue.
Les recherches frénétiques et le spectre des sous-marins
Dès le lendemain de la perte de l’arme, une équipe composée de membres de l’armée de l’air, de la marine et de la garde côtière entame une recherche frénétique et secrète. Les experts estiment que la bombe a plongé à travers la colonne d’eau pour s’enfouir à plusieurs pieds sous le fond marin. L’opération mobilise des plongeurs équipés d’appareils de sonar portatifs, ainsi que des bateaux utilisant des systèmes de chalutage galvanique et des balayages par câbles, agissant comme des détecteurs de métaux sous-marins remorqués. Malgré ces moyens considérables, tous les efforts restent vains.
Un peu plus d’un mois après le début des opérations, les recherches sont officiellement annulées. Les responsables militaires déclarent alors la bombe à hydrogène « irrécupérablement perdue ». Les hypothèses commencent à fleurir pour expliquer cet échec. Selon un officier de la garde côtière impliqué dans l’organisation des plongeurs travaillant dans les eaux de Wassaw Sound en 1958, l’arrêt des recherches pourrait s’expliquer par l’intervention d’un sous-marin soviétique qui se serait faufilé pour récupérer la bombe en premier.
Une autre explication semble plus probable sur le plan historique. Le 11 mars 1958, soit à peine un mois après la disparition de la bombe de Tybee Island, un autre bombardier B-47 de l’armée de l’air lâche accidentellement une bombe nucléaire près de Florence, en Caroline du Sud. Les explosifs conventionnels de cette seconde bombe explosent à l’impact. Cet événement provoque une opération de nettoyage entièrement nouvelle et beaucoup plus visible. L’urgence de gérer ce nouveau désastre a peut-être poussé les militaires à tirer le rideau sur le premier incident, toujours non résolu de la bombe à hydrogène.
Les enquêtes modernes ravivent le mystère

L’histoire de la bombe de Wassaw Sound ne s’arrête pas à la fin de l’année 1958. En 2001, une évaluation menée par l’armée de l’air en consultation avec le ministère de l’Énergie (DOE) et d’autres agences gouvernementales apporte de nouvelles conclusions. Le rapport estime que la bombe est probablement toujours enfouie sous 5 à 15 pieds de vase et de boue, reposant paisiblement au fond de ce bras de mer de Géorgie.
Trois ans plus tard, en 2004, le lieutenant-colonel à la retraite de l’armée de l’air, Derek Duke, fait les gros titres de la presse. Accompagné d’une équipe d’experts en radiations, il détecte des relevés de sept à dix fois supérieurs aux niveaux normaux. Ces mesures sont enregistrées dans des eaux peu profondes, à seulement un mile de la côte. Les espoirs de retrouver l’arme perdue renaissent instantanément au sein de la communauté des chercheurs.
Derek Duke affirme alors avoir réussi à restreindre le lieu de repos de la bombe à une zone correspondant à peu près à la taille d’un terrain de football. Face à cette annonce médiatisée, l’armée de l’air relance des investigations sur le site indiqué. La conclusion des militaires vient cependant doucher cet enthousiasme : les relevés élevés détectés par l’équipe de Duke sont attribuables à des minéraux naturellement présents dans les fonds marins, et non à la présence d’une arme thermonucléaire enfouie sous le sable.
Une arme complète ou un simple simulacre ?

Le débat le plus persistant autour de cette affaire concerne la nature exacte de l’objet qui repose au fond de l’eau. L’armée de l’air maintient depuis longtemps une ligne de défense claire : la bombe Mark 15 a été larguée sans sa capsule de plutonium. Selon cette version officielle, il s’agirait essentiellement d’un mannequin, totalement incapable de provoquer une détonation nucléaire.
Une correspondance vient pourtant semer le doute sur cette affirmation. Une lettre rédigée en 1966 par le secrétaire adjoint à la Défense, Jack Howard, et déclassifiée en 1994, décrit la bombe de Tybee comme une « arme complète ». Face à la polémique suscitée par ce document, Jack Howard se rétracte par la suite, déclarant aux responsables militaires que sa note de service était « dans l’erreur ». Malgré cette clarification, une partie du public et des experts reste difficile à convaincre.
La position officielle de l’armée de l’air, telle qu’elle est réaffirmée dans le rapport détaillé de 2001, indique que la bombe ne pose aucune menace si elle est laissée tranquille. Le document précise en revanche que toute tentative de récupération pourrait présenter « un risque d’explosion grave pour le personnel et l’environnement ». En attendant que le mystère se dissipe totalement, quelque part sous les douces marées de Wassaw Sound, une relique de la guerre froide continue de dormir.
Selon la source : popularmechanics.com