Des archéologues découvrent une épave vieille de 745 ans liée à une célèbre invasion ratée
Auteur: Mathieu Gagnon
Une capsule temporelle sous les eaux japonaises
Une courte épée encore glissée dans son fourreau, des flèches rassemblées en fagot, une paire de baguettes en métal finement gravées. Ces objets exceptionnels viennent tout juste d’être extraits des fonds marins bordant une petite île de l’archipel nippon. Ils émergent après avoir passé sept siècles et demi dans l’obscurité, engloutis par un typhon dévastateur.
Ces artefacts anciens appartiennent à un navire de guerre mongol récemment fouillé au cœur de la baie d’Imari, tout près de l’île de Takashima, dans la préfecture de Nagasaki. Il s’agit du troisième bâtiment de ce type identifié dans cette zone au cours des 15 dernières années. Les vestiges reposaient discrètement sous la surface, attendant que les technologies modernes permettent de les localiser avec précision.
Cette trouvaille datant de 745 ans offre aujourd’hui aux chercheurs l’une des preuves matérielles les plus directes d’un événement historique majeur. Elle témoigne de la gigantesque campagne navale lancée contre le Japon en 1281 par l’empereur mongol Kubilaï Khan, une opération militaire dont l’envergure continue de fasciner les historiens du monde entier.
Le naufrage de la guerre de Koan face au vent divin

Cette tentative d’invasion, enregistrée dans l’historiographie japonaise sous le nom de guerre de Koan, se démarque par ses proportions vertigineuses. L’empereur mongol avait en effet mobilisé une force combinée rassemblant environ 140 000 guerriers. Ces troupes étaient réparties à bord d’une flotte colossale comptant 4 400 navires, elle-même divisée en deux armées distinctes : l’armée du Jiangnan, naviguant depuis le sud de la Chine, et l’armée de l’Est, qui avait largué les amarres depuis la péninsule coréenne.
La stratégie initiale prévoyait que les deux armadas se rejoignent au niveau de l’île d’Iki, avant de poursuivre leur route pour frapper la grande ville portuaire de Hakata. Le départ de l’armée du Jiangnan a subi un retard significatif. Au moment où la flotte enfin réunie s’est massée près de Takashima, un typhon d’une rare violence a balayé la zone de mouillage. Cette tempête historique sera plus tard immortalisée sous le terme de « kamikaze », que l’on traduit par « vent divin ».
Les conséquences de cet aléa météorologique furent radicales. Selon l’ouvrage intitulé History of Yuan publié en 1369, les commandants suprêmes ont fait le choix d’abandonner leurs propres troupes, prenant la fuite sur les quelques bateaux encore en état de naviguer. Les soldats laissés derrière eux, parvenant à s’extirper des flots pour atteindre le rivage en titubant, ont été rapidement débordés par les forces du shogunat de Kamakura. La quasi-totalité de ces survivants a été tuée sur place.
Des fouilles acoustiques pour dater l’histoire

La revue scientifique Yearbook Japan a récemment publié une étude détaillée sur le sujet, rédigée par Sadakatsu Kunitake et Elena E. Voytishek. Les auteurs y relatent les avancées d’une équipe de chercheurs rattachés à l’Institut national de recherche sur les biens culturels de Nara et à l’Université Kokugakuin de Tokyo. En s’appuyant sur des techniques de balayage acoustique des fonds marins, ce groupe d’experts a pu localiser le navire numéro 3 en 2023, à une distance d’à peine 165 pieds d’une deuxième épave qui avait été découverte en 2014.
Les trois sites de naufrage se situent à une profondeur d’environ 65 pieds. Les vestiges sont profondément enfouis, reposant à peu près à 3 pieds sous le plancher océanique, recouverts par des siècles de sédiments accumulés. Si le premier navire a été officiellement mis au jour en 2011, les excavations concentrées sur les restes de cette flotte sont en cours depuis les années 1980. Bien avant l’intervention des scientifiques, les pêcheurs locaux remontaient régulièrement des céramiques chinoises et de la porcelaine coréenne prisonnières de leurs filets.
La campagne de fouilles 2023-2024 menée sur le navire numéro 3 a livré des informations cruciales. Une datation au radiocarbone effectuée sur dix échantillons de bois — comprenant du pin, du camphrier et du cyprès hinoki — démontre que les arbres ont été abattus aux alentours de l’année 1253, soit près de trois décennies avant que le bateau ne sombre. L’analyse de la structure de la quille indique avec une forte probabilité que le bâtiment a été construit dans la province du Zhejiang, dans le sud de la Chine. Les céramiques récupérées à bord correspondent étroitement aux productions des fours de la province voisine du Jiangsu. L’association de ces techniques de construction et de cette cargaison permet d’affirmer que le navire appartenait à l’armée du Jiangnan, constituée des anciennes forces des Song du Sud qui s’étaient rendues à la dynastie Yuan.
L’arsenal militaire d’un empire dévoilé

L’inventaire des objets collectés sur l’ensemble des trois sites de naufrage s’apparente à un véritable catalogue de la technologie militaire médiévale. Au-delà des armes blanches et des poteries, les équipes ont remonté des casques en fer et des fragments de carquois contenant encore des flèches. Des boulets de canon en pierre ont été mis au jour, incluant des projectiles de type zhentianlei, des obus qui étaient autrefois remplis de poudre à canon.
Le matériel récupéré ne se limite pas strictement à l’art de la guerre. Les archéologues ont documenté la présence d’ancres massives, de statues bouddhistes fondues en bronze, de miroirs et d’une variété d’ustensiles du quotidien utilisés par l’équipage. Ces éléments matériels dressent un portrait précis de la logistique colossale nécessaire pour équiper une telle force expéditionnaire au treizième siècle.
La portée de ces trouvailles dépasse la simple accumulation d’objets anciens. « Les découvertes archéologiques de l’île de Takashima représentent une source d’information importante sur l’histoire navale de la région, le niveau technologique de la construction navale et l’interaction dynamique des peuples d’Asie de l’Est au début du deuxième millénaire », soulignent les chercheurs Sadakatsu Kunitake et Elena E. Voytishek dans leur compte-rendu d’expédition.
Les vestiges de la vie quotidienne et les promesses de la baie

Le potentiel de cette découverte réside grandement dans le matériel qui attend encore d’être étudié en laboratoire. Durant les travaux de fouille sur le navire numéro 3, les spécialistes ont utilisé des tubes d’échantillonnage en acrylique pour extraire des prélèvements de terre situés juste au-dessus des planches inférieures de la coque. Cette méthode minutieuse a permis de remonter des sédiments non altérés par l’eau environnante.
Ces dépôts contenaient une épaisse couche de matière organique non décomposée. Les scientifiques y ont identifié des arêtes de poisson provenant des repas consommés à bord, des fragments de cuir, des morceaux d’outils en bois, des baguettes pour s’alimenter, ainsi que des éclats de revêtement en laque. L’ensemble de ces fragments organiques promet d’ouvrir une fenêtre inédite sur la texture même de la vie quotidienne au sein d’un navire condamné par les éléments.
Les objets récupérés sur les épaves de Takashima sont actuellement conservés au sein de trois institutions japonaises : le Centre des biens culturels enfouis de la ville de Matsuura, le Musée d’histoire et de culture de Nagasaki, et le Musée national de Kyushu. Ces établissements font aujourd’hui figure de centres de recherche de premier plan concernant l’étude de l’invasion mongole. Sachant que seulement 3 navires ont été comptabilisés sur une armada originelle de 4 400 unités, il est presque certain que les fonds marins de la baie d’Imari renferment encore de nombreuses histoires à raconter, et ce, une épée, une flèche et une planche de coque à la fois.
Selon la source : popularmechanics.com