Une capsule temporelle vieille de plusieurs millions d’années

Il y a 35 millions d’années, durant la période géologique de l’Éocène, une goutte de résine d’arbre s’écoulait, emprisonnant un petit arachnide. Aujourd’hui, cette relique naturelle figée offre une fenêtre d’observation unique à la communauté scientifique internationale. Les fossiles d’ambre constituent en effet une chance exceptionnelle pour comprendre l’évolution des espèces terrestres.
Une équipe de recherche germano-bulgare s’est penchée sur des échantillons d’ambre provenant de la région de la Baltique, conjugués à des spécimens issus des gisements situés en Ukraine. C’est au cœur de ces matériaux translucides qu’une espèce d’opilion, communément appelé faucheux, a pu être identifiée de manière inédite.
Les résultats de ces analyses approfondies viennent d’être partagés au sein de la revue scientifique spécialisée Acta Palaeontologica Polonica. Ce travail minutieux met en lumière un animal étroitement apparenté à des lignées d’opilions désormais totalement éteintes sur le continent européen.
L’apparition de l’espèce Balticolasma wunderlichi

Les paléontologues ont attribué un nom officiel à ce premier représentant fossile : Balticolasma wunderlichi. La découverte et la description de cet organisme sont le fruit d’un projet mené sous la direction du paléontologue Christian Bartel, associé à la Collection nationale de zoologie de Bavière (SNSB), et du professeur Plamen Mitov, rattaché à l’Université de Sofia en Bulgarie.
Cet animal appartient plus précisément à la sous-famille des Ortholasmatinae. Jusqu’à cette récente publication, aucun fossile appartenant à cette branche spécifique n’avait jamais été documenté par les spécialistes. Cette identification marque une étape importante dans la cartographie des arthropodes anciens.
Les membres de ce groupe se distinguent par une apparence physique particulièrement singulière. Ils présentent des corps fortement ornés, agrémentés de nombreux appendices, prenant parfois l’aspect de treillis dans la région de la tête. Tout comme leurs descendants modernes, ces spécimens fossilisés montrent une surface corporelle extrêmement structurée, surmontée d’un monticule oculaire très proéminent.
La technologie d’imagerie au service de la paléontologie

Afin de percer les secrets de l’anatomie tridimensionnelle de ce minuscule arachnide, les chercheurs ont dû recourir à des rayons X spéciaux. La simple observation optique ne permettait pas de cartographier l’intégralité de la structure complexe emprisonnée dans la résine opaque.
L’équipe a utilisé une station de tomographie par ordinateur de pointe appartenant au Centre Helmholtz Hereon. Cette infrastructure spécialisée se trouve au sein du Synchrotron allemand à électrons, une installation de recherche connue sous l’acronyme DESY, située dans la ville de Hambourg.
Les scans réalisés sur les fossiles d’opilions ont révélé des détails d’une immense précision. L’imagerie a permis d’observer un motif réticulé composé de fines crêtes couvrant l’intégralité de la surface supérieure du corps. Les images ont simultanément mis en évidence des pièces buccales complexes, portant elles-mêmes de multiples appendices articulés.
Une répartition géographique bouleversée depuis l’Éocène

La présence de cet arachnide sur le sol européen soulève des interrogations biogéographiques, ses semblables y étant introuvables à l’heure actuelle. Le docteur Bartel, auteur principal de l’étude et chercheur au Musée d’histoire naturelle de Bamberg, l’un des 10 musées qui composent la Collection nationale de zoologie de Bavière (SNSB), apporte son éclairage sur cette ancienne distribution.
Le scientifique explique les implications de cette trouvaille pour la compréhension de l’hémisphère nord : « La découverte d’un opilion de la sous-famille des Ortholasmatinae dans des gisements d’ambre européens nous a surpris. Les opilions de ce groupe n’existent plus en Europe aujourd’hui. Les parents de ces animaux ne se trouvent actuellement qu’en Asie de l’Est ainsi qu’en Amérique du Nord et centrale. Évidemment, il y a 35 millions d’années, à l’époque de l’Éocène, ces opilions étaient beaucoup plus largement répartis dans l’hémisphère nord qu’ils ne le sont aujourd’hui, »
Cette observation indique que les forêts européennes abritaient autrefois une faune exotique qui a dû migrer ou s’éteindre face aux immenses changements climatiques et géologiques survenus au cours des millions d’années suivantes.
L’ambre baltique et ukrainien, témoins privilégiés d’une faune disparue

Les dépôts fossilisés contribuent de manière constante à l’inventaire des espèces anciennes. Le docteur Jason Dunlop, co-auteur de l’étude exerçant au Museum für Naturkunde de Berlin, souligne l’importance des corrélations établies entre les différents sites de fouilles.
Le chercheur berlinois détaille les chiffres liés à ces découvertes : « L’ambre de la Baltique est connu pour sa grande diversité de fossiles. Il révèle continuellement des espèces qui ne se trouvent plus en Europe aujourd’hui. Le fait que la nouvelle espèce d’opilion ait été également trouvée en Ukraine montre une fois de plus que les faunes d’opilions des deux régions étaient probablement similaires. Avec ce nouvel ajout, le nombre d’espèces d’opilions connues dans l’ambre de la Baltique s’élève à 19, et celles de l’ancien ambre ukrainien de Rovno à sept. Six espèces se trouvent dans les deux régions, »
Les morceaux d’ambre ukrainien de Rovno complètent ainsi le registre offert par la région de la Baltique. La mise en commun des données issues de ces deux aires géographiques permet de reconstituer avec une netteté croissante l’écosystème des invertébrés qui peuplaient le nord de l’Europe dans des temps reculés.
Selon la source : phys.org