Itinérance : comment la pression publique a poussé les gouvernements à sortir le chéquier
Auteur: Adam David
Le financement fédéral de l’itinérance reconduit in extremis

Sous la pression, le gouvernement fédéral a décidé de rouvrir les cordons de sa bourse pour lutter contre la précarité urbaine. Ottawa déploie une enveloppe budgétaire de 125 millions de dollars afin de prolonger le Plan de réponse communautaire aux campements (PRCC). Sur ce montant, plus de 13 millions de dollars seront directement alloués à la région de Montréal.
Ce financement s’avère central pour les structures d’accueil. Le PRCC constitue le programme fédéral principal pour soutenir les groupes communautaires qui viennent en aide aux personnes sans abri. Son maintien, remis en question jusqu’à tout récemment, faisait peser une menace sur de nombreuses organisations.
La situation suscitait d’ailleurs de vives inquiétudes sur le terrain. À la mi-mars, le quotidien La Presse avait révélé que plusieurs refuges et haltes-chaleur anticipaient une fermeture imminente, d’ici quelques mois, si ce soutien financier n’était pas renouvelé.
Des élus mobilisés à Montréal face à l’urgence

L’annonce a fait suite à une rencontre organisée mercredi à l’hôtel de ville entre le ministre canadien du Logement, Gregor Robertson, et la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada. Cette dernière avait formulé un vibrant plaidoyer la semaine précédente, à la suite du décès de deux personnes en situation d’itinérance dans la métropole. En larmes, l’élue avait alors déclaré que « Montréal a besoin que les paliers de gouvernement soient présents », ajoutant : « Sinon on n’y arrivera pas ». Elle confiait même se sentir « impuissante » devant l’ampleur de la crise.
Le ministre Gregor Robertson a tenu à justifier la position d’Ottawa lors de cette rencontre montréalaise. « Bien que le programme ait toujours été pensé comme une initiative à court terme, nous comprenons aujourd’hui que les besoins sont considérables », a-t-il affirmé mercredi face aux médias.
De son côté, l’élue municipale a accueilli la nouvelle avec soulagement. Elle a qualifié cette décision de « excellente nouvelle qui donnera plus de prévisibilité aux organismes ». Elle a ensuite précisé sa vision de l’intervention publique : « Il faut fermer le robinet de l’itinérance et pour ça, il faut travailler sur la prévention. Une vie dans la rue, c’est quasiment une année de moins en santé ».
L’intervention financière du gouvernement québécois

La reconduction du programme fédéral survient au lendemain d’une autre annonce majeure, cette fois à l’échelle provinciale. Mardi, la ministre québécoise de la Santé et ministre responsable des Services sociaux, Sonia Bélanger, a confirmé l’octroi de 24,8 millions de dollars dédiés à la lutte contre l’itinérance dans la province.
À l’origine, cette enveloppe provinciale avait été pensée spécifiquement pour pallier l’absence redoutée des fonds provenant d’Ottawa. Selon les informations disponibles, les sommes annoncées par le gouvernement provincial demeurent prévues, malgré les nouvelles confirmations financières du gouvernement fédéral, bien que la proportion réservée à Montréal reste inconnue.
L’enjeu a également animé les débats parlementaires la même journée. L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une motion déposée par la formation politique Québec solidaire. Le texte de la motion visait directement les décisions d’Ottawa, en blâmant « sévèrement le désengagement du gouvernement fédéral dans le financement de la lutte contre l’itinérance » partout au pays.
Le soulagement teinté d’exaspération du milieu communautaire
Sur le terrain, les acteurs de première ligne accueillent ces injections de fonds publics, tout en pointant du doigt la gestion des échéanciers. Lors d’une mêlée de presse, Paméla Simard, directrice habitation chez RAP Jeunesse, a salué tous ces nouveaux investissements. Elle a simultanément appelé les gouvernements à cesser d’attendre la dernière minute pour confirmer leur financement.
La représentante associative a exprimé la fatigue des équipes travaillant auprès des populations vulnérables. « On est contents, parce qu’on avait besoin de cet argent […], mais ça ne peut pas continuer comme ça. On ne peut pas rejouer ce psychodrame toutes les années. On n’est plus capables, on est toujours dans une situation précaire », a-t-elle lancé pour décrire l’incertitude chronique du secteur.
Afin de souligner la valeur du travail accompli par les intervenants sociaux, Paméla Simard a conclu son intervention sur une note d’avertissement aux décideurs publics : « Le milieu communautaire, ce n’est pas le cheap labor du gouvernement non plus ».
Ouverture d’une enquête publique sur de récents décès

Parallèlement aux enjeux financiers, le système de justice se met en mouvement pour analyser les drames récents touchant cette population vulnérable. Mercredi, le bureau du coroner en chef du Québec, Me Reno Bernier, a officiellement annoncé qu’une enquête publique sera tenue.
Cette procédure examinera les décès de cinq sans-abri survenus au cours des derniers mois. Ces cas incluent les deux morts tragiques enregistrées la semaine dernière dans les rues de Montréal. L’investigation sera présidée par Me Stéphanie Gamache, tandis que les détails et les dates des audiences seront rendus publics au cours des prochaines semaines.
Les objectifs de cette procédure se veulent explicatifs et préventifs, comme l’a précisé Me Bernier dans un communiqué de presse. « Parce que chaque vie compte, il est essentiel de faire toute la lumière sur les causes et les circonstances de ces décès afin d’en prévenir d’autres, d’appuyer la concertation des divers acteurs impliqués et de mieux protéger les plus vulnérables », a-t-il expliqué.
Un phénomène en évolution : vieillissement et surmortalité

Les décès au sein des populations itinérantes restent complexes à évaluer avec précision. Toutefois, une tendance à la hausse se dessine clairement. En septembre dernier, La Presse avait révélé une augmentation marquée des décès chez les personnes en situation d’itinérance. Le Bureau du coroner a observé au moins 108 décès pour l’année 2024, contre 88 l’année précédente. Les données relatives à l’année 2025 ne sont pas encore disponibles.
Au-delà des statistiques de mortalité, le profil démographique des personnes à la rue se transforme. Le dénombrement de 2022 des personnes en situation d’itinérance visible à Montréal, qui demeure le bilan le plus récent connu à ce jour, permet de constater que ce groupe vieillit de plus en plus.
Les registres soulignent cette évolution structurelle : environ 43,6 % des personnes en situation d’itinérance avaient 50 ans ou plus en 2022, comparativement à un taux de 37,7 % en 2018. Parmi les personnes interrogées lors de ce dénombrement, l’homme le plus âgé avait 84 ans et la femme la plus âgée affichait 79 ans.
Selon la source : lapresse.ca