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Un poisson de 5 centimètres défie la gravité et escalade une cascade de 15 mètres au Congo
Crédit: Pacifique Kiwele

Une découverte inédite face à l’impraticable

credit : credit : lanature.ca (image IA)

Les chutes d’eau constituent des obstacles majeurs pour la plupart des poissons, y compris pour ceux qui disposent de capacités d’adaptation spécifiquement dédiées aux déplacements dans les courants forts. Pourtant, des biologistes ont documenté une prouesse contre nature au cœur de la République démocratique du Congo (RDC).

Le Parakneria thysi, un minuscule poisson d’eau douce mesurant moins de cinq centimètres, parvient à défier la gravité. Ces spécimens se faufilent par milliers pour nager à contre-courant et verticalement. Ils s’engagent dans une lente ascension qui dure presque dix heures pour franchir une cascade quasi verticale et haute de 15 mètres.

Des adaptations anatomiques observées à travers le monde

credit : credit : lanature.ca (image IA)

Ce comportement d’escalade est observé chez plusieurs espèces de poissons très éloignées à travers le monde. Les scientifiques citent notamment le poisson-chat rayé (Rhyacoglanis paranensis) d’Amérique du Sud, le poisson des cavernes (Cryptotora thamicola) en Thaïlande ou encore la perche grimpeuse (Anabas testudineus) en Asie du Sud-Est.

Afin de pouvoir évoluer verticalement et à contre-courant sur les parois rocheuses des cascades, ces poissons disposent généralement de nageoires pourvues de puissants muscles, ou recouvertes d’épines ou munies de crochets. Certains animaux mobilisent des systèmes de succion qui leur permettent de s’accrocher aux rochers humides.

Sur le continent africain, le phénomène reste cependant très peu documenté chez les poissons d’eau douce. La plupart des rapports existants sont essentiellement anecdotiques et parfois considérés comme douteux. Certains de ces documents ont par exemple fait état d’espèces de poissons-chats de la famille des Mochokidae pouvant se déplacer sur des surfaces verticales humides en utilisant leur bouche comme ventouse.

Une enquête de terrain menée par l’Université de Lubumbashi

credit : (a) Photographie de la vue latérale d’un spécimen vivant provenant de la rivière Luvilombo. (b) Situation géographique des chutes de Luvilombo sur la rivière Luvilombo. (c) Photographie de la chute de Luvilombo. (d) Profil schématique des chutes de Luvilombo. 1, 2 et 3 représentent les trois paliers principaux identifiés sur ces chutes, d’une hauteur respective d’environ 8,5 m, 4,5 m et 2,5 m. © Pacifique Kiwele Mutambala et al.

Une équipe internationale codirigée par l’Université de Lubumbashi, en RDC, vient d’apporter des preuves concrètes de cette nage verticale. L’étude, publiée le 2 avril dans la revue Scientific Reports, se penche sur une espèce du genre Parakneria, appelée localement « Mikinkidi ». Ce genre regroupe une quinzaine d’espèces exclusivement africaines.

Les chercheurs précisent la nature de leurs découvertes dans leur rapport : « La capacité des escargots de rive à escalader des chutes d’eau est connue de manière anecdotique depuis plus de 50 ans. Ce comportement est documenté ici pour la première fois, à l’aide de preuves filmées et photographiques, chez Parakneria thysi escaladant les chutes de Luvilombo sur la rivière Luvilombo (cours inférieur de la Lufira) ».

L’équipe a mené quatre séances d’observation de migrations de Parakneria thysi entre 2018 et 2020. Celles-ci se sont déroulées le long des parois verticales des chutes de Luvilombo, situées dans la province du Katanga. Ces migrations massives, impliquant des milliers d’individus, se produisaient vers la fin des saisons des pluies, entre avril et mai, pendant les années de fortes précipitations. Les spécimens étudiés mesuraient entre 37 et 48 millimètres de long.

L’anatomie et le minutage d’une ascension périlleuse

Pour se hisser sur les parois de la chute d’eau, les poissons utilisent leurs nageoires pectorales et pelviennes. Les deux paires de nageoires possèdent sur leur face ventrale des coussinets présentant de petites excroissances semblables à des crochets, facilitant probablement l’escalade.

Les chercheurs décrivent cette mécanique dans leur étude : « De plus, leur ceinture pectorale/pelvienne et les rayons de leurs nageoires semblent également bien adaptés à cette capacité. Ils se propulsent verticalement par des mouvements latéraux de la partie postérieure du corps, comme lorsqu’ils nagent ».

L’ascension de cette hauteur de 15 mètres demande un effort prolongé : les poissons mettent environ neuf heures et quarante-cinq minutes pour atteindre le sommet des chutes de Luvilombo. Ce temps inclurait environ quinze minutes de déplacement, trente minutes de courtes pauses et neuf périodes de repos d’une heure. Cette répartition distingue des arrêts brefs de phases de récupération plus prolongées, durant lesquelles les poissons s’accrochent par exemple à la végétation recouvrant les roches. La progression comporte des risques de chute au cours de l’ascension s’ils sont frappés par des jets d’eau, notamment lorsqu’ils grimpent la tête en bas pour contourner des obstacles.

Motivations migratoires et menaces environnementales

Ce comportement migratoire pourrait avoir pour objectif de recoloniser les sites en amont de la rivière, après que les individus ont été entraînés plus bas par les fortes pluies. L’ascension permettrait de se déplacer vers des zones où la concurrence alimentaire est plus faible et où les prédateurs sont moins nombreux, comme c’est le cas du poisson-chat argenté (Schilbe intermedius).

Les chercheurs soulignent en outre les menaces anthropiques pesant sur l’espèce. Les poissons qui patientent pour remonter la chute d’eau risquent par exemple d’être capturés par des pêcheurs. Ces derniers utilisent des moustiquaires comme filets, une pratique techniquement interdite dans la plupart des pays, y compris la RDC.

La biodiversité de Luvilombo pourrait être menacée si le cours de la rivière est détourné en amont des chutes pendant la saison sèche pour l’irrigation des cultures. Bien qu’exceptionnelles, ces pratiques peuvent, selon les chercheurs, assécher complètement les zones en aval. Afin de pallier les pertes de biodiversité, l’équipe recommande une protection globale de l’écosystème.

Selon la source : trustmyscience.com

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