Pourquoi la flambée des prix à la pompe pourrait durer bien plus longtemps que prévu
Auteur: Adam David
Un cap symbolique franchi à l’aube d’une fin de semaine de déplacements

Lors de ce long congé pascal, de nombreux automobilistes prendront la route. Ils ne manqueront pas de constater des prix à la pompe qui demeurent particulièrement élevés, une conséquence directe de la guerre au Moyen-Orient.
Dès samedi, le prix du litre d’essence ordinaire se maintenait au-dessus de la barre des deux dollars dans de multiples stations-service de la grande région métropolitaine de Montréal. Ce cap symbolique avait déjà été franchi le jeudi précédent.
Les experts soutiennent que les consommateurs devront prendre leur mal en patience, car même une éventuelle réouverture du détroit d’Ormuz n’apporterait pas d’apaisement immédiat. Les niveaux tarifaires actuels représentent un sommet inégalé depuis 2022, période marquée par le déclenchement de la guerre en Ukraine.
L’effet domino d’une crise géopolitique sur les marchés pétroliers

Plusieurs facteurs expliquent la situation actuelle, dont la fermeture par l’Iran du détroit d’Ormuz, un passage maritime stratégique où transite habituellement 20 % du pétrole brut mondial. Cette situation, combinée à une baisse de la production au Moyen-Orient, ne laisse entrevoir aucune réduction des tarifs selon Patrick Gonzalez, professeur au Département d’économique de l’Université Laval.
Le professeur souligne que tant que les conditions fondamentales demeureront inchangées, les marchés resteront très inquiets. Cette dynamique fait grimper le prix du pétrole et se répercute inévitablement sur celui de l’essence. L’incertitude est exacerbée par l’attitude du président américain Donald Trump, qui souffle le chaud et le froid quant à l’échéancier de la fin des hostilités.
Les projections du groupe financier Macquarie envisagent des scénarios extrêmes. Le prix du Brent, qui sert de référence internationale, pourrait s’élever à 200 $US le baril si le conflit en Iran s’étire jusqu’à la fin juin et que le détroit d’Ormuz demeure en grande partie fermé au trafic maritime. Actuellement, le baril de Brent oscille autour de 109 $, marquant une augmentation de plus de 50 % depuis le début de la crise. En guise de repère historique, lors de l’occupation de l’Irak par les États-Unis et une coalition de pays alliés en 2008, ce même baril avait culminé à un sommet de 147,50 $.
M. Gonzalez précise la gravité de l’heure : « On serait déjà très étonné si on allait jusqu’à 150 dollars, mais ce n’est pas impossible dans les circonstances actuelles. […] Depuis les années 70, c’est la pire crise qu’on ait jamais connue en termes énergétiques. »
Des infrastructures stratégiques sous la menace constante

Yvan Cliche, spécialiste en énergie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), partage ce regard pessimiste sur l’évolution des prix. Lors d’une entrevue accordée samedi à l’émission Les faits d’abord, diffusée sur ICI PREMIÈRE, il a dressé un portrait sombre des vulnérabilités de la région.
« Oui, il y a des installations pétrolières et gazières qui ont été touchées par les missiles qui ont été envoyés de part et d’autre. Mais quelque part, et sans être trop alarmiste, on n’a encore rien vu », a déclaré le spécialiste du CERIUM.
Les cibles potentielles demeurent nombreuses et cruciales pour l’approvisionnement mondial. « Parce que du côté iranien, il y a toujours l’île de Kharg que les Américains menacent d’attaquer ou sinon de tenter de prendre possession. C’est 90 % du pétrole iranien qui transite par cette île. »
Les risques de représailles s’étendent aux pays de la péninsule. « Et puis également, du côté iranien, on peut toujours aussi s’attaquer à des installations pétrolières de grande importance stratégique, notamment en Arabie saoudite. On pense au site de traitement d’Abqaiq, qui est de grande importance, qui avait déjà été aussi attaqué en 2019. » Selon lui, la concrétisation de ces menaces modifierait radicalement la situation : « Et là, véritablement, il y aurait une perturbation franchement importante ».
Les immenses défis logistiques liés à une potentielle réouverture

Si le conflit venait à se résoudre, la reprise du transit pétrolier ne serait pas instantanée. MM. Gonzalez et Cliche estiment qu’un retour à la normale nécessiterait des semaines, voire des mois. Les frappes ont causé des dégâts matériels importants aux infrastructures gazières et pétrolières moyen-orientales, provoquant une interruption partielle de la production en Irak et au Koweït. Patrick Gonzalez indique qu’une véritable reprise de ces activités devra précéder tout changement visible sur les marchés.
La logistique industrielle constitue un autre frein majeur. La mécanique de chargement des bateaux et leur expédition mettront du temps à se remettre en place, rappelle le professeur de l’Université Laval. Yvan Cliche abonde dans ce sens en soulevant un enjeu géopolitique fondamental : « Après la réouverture du détroit, ajoute M. Cliche, il va falloir avoir des assurances pleines et entières quant à la sécurité pour la navigation des navires dans la région, et ça, c’est loin d’être sûr qu’on puisse en arriver là. »
La confiance des acteurs maritimes sera particulièrement complexe à restaurer. « Ce qui est beaucoup plus probable, c’est qu’on va évoluer dans une zone grise avec des garanties qui ne donneront pas nécessairement pleine confiance à tous les armateurs d’accepter que leurs navires y circulent », analyse M. Cliche.
Cette hésitation touchera toute la chaîne du transport maritime. « Les assureurs également vont dire : « Nous, on n’est pas complètement convaincus que la situation va véritablement tenir, qu’un cessez-le-feu va tenir de façon pleine et entière ». » Les mesures de protection viendront inévitablement alourdir le processus commercial : « Également, on va peut-être aussi devoir accompagner les bateaux pour assurer la sécurité. C’est évidemment coûteux et complexe. Donc, ça veut dire qu’on ne peut pas avoir le même nombre de navires qui vont circuler qu’en temps normal ».
L’inflation énergétique et ses ondes de choc sur l’économie globale

Au-delà des affichages vertigineux aux stations-service, cette crise menace d’entraîner une accélération de l’inflation à travers tout le Canada. Patrick Gonzalez note les effets pernicieux de ces hausses prolongées sur l’ensemble de l’économie : « Avec le temps qui passe, avec le prix du diesel qui a grimpé, ça commence à être l’inflation qui risque de nous menacer ».
Yvan Cliche identifie une dynamique similaire sur les marchés internationaux de l’énergie : « Et en tout état de cause, ça va avoir un effet inflationniste, parce qu’il va y avoir une prime de risque pour le pétrole et le gaz qui vient de cette région. » Face à cette pression structurelle, les institutions monétaires disposeront d’une marge de manœuvre limitée. « Une inflation contre laquelle la Banque du Canada ne pourra pas faire grand-chose, parce que c’est une inflation qui est fondamentale, basée sur le coût de l’énergie, et avec laquelle on doit vivre », observe M. Gonzalez.
La hausse inévitable des coûts de transport affectera la consommation générale à grande échelle. « Donc là, c’est plus que le prix de l’essence qui va nous inquiéter, ça va être le prix des biens et services qu’on se procure quotidiennement », prévient le professeur d’économie de l’Université Laval.
À l’échelle mondiale, les répercussions économiques pourraient basculer dans une nouvelle dimension. Yvan Cliche souligne que si la crise pétrolière persiste sur la durée, nous pourrions passer d’une crise de l’offre à une véritable crise de la demande. Ce scénario critique surviendrait si les prix du pétrole devaient franchir un seuil jugé insupportable par les raffineries, les populations civiles et les États souverains.
Selon la source : ici.radio-canada.ca