L’ambition européenne du Premier ministre canadien

Depuis sa prise de fonction, le Premier ministre Mark Carney a affiché une volonté claire de réduire la dépendance économique du Canada à l’égard des États-Unis. Dans cette démarche, l’Europe est régulièrement présentée comme une destination de premier plan pour l’exportation des marchandises canadiennes.
Lors d’un sommet organisé entre l’Union européenne et le Canada à Bruxelles en juin dernier, le chef du gouvernement a souligné cette proximité idéologique et économique. « En tant que pays non européen le plus européen, le Canada se tourne d’abord vers l’Union européenne pour construire un monde meilleur », a alors déclaré Mark Carney.
Cette dynamique a depuis laissé place à une intégration plus poussée et continue. Le Canada a signé un partenariat de sécurité et de défense avec l’Union européenne, et les deux parties ont convenu cette semaine d’améliorer leur accord de libre-échange existant. Cette volonté de lier plus étroitement les deux entités amène certains observateurs à se poser la question d’une adhésion pure et simple du Canada à l’Union européenne. L’émission The House de la chaîne CBC s’est penchée sur la faisabilité de cette idée en interrogeant d’anciens hauts fonctionnaires et des experts.
Sondage : de nombreux Canadiens ouverts à l’idée de rejoindre l’Union européenne

Un sondage récent montre qu’une part importante des Canadiens se dit ouverte à l’idée que le Canada rejoigne l’European Union, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes.
L’enquête, menée auprès de 4 000 personnes, révèle que 25 % considèrent cette adhésion comme une bonne idée, tandis que 58 % estiment que la proposition mérite d’être étudiée. Les autres participants s’y opposent.
Selon des analystes, cette tendance reflète une volonté grandissante chez certains Canadiens de réduire leur dépendance envers les États-Unis, notamment après l’imposition de droits de douane durant l’administration de Donald Trump.
De son côté, le premier ministre Mark Carney a affirmé vouloir renforcer les relations avec l’Europe, tout en précisant qu’il ne cherche pas à obtenir une adhésion complète à l’Union européenne.
Ce débat intervient également après des déclarations de responsables européens évoquant la possibilité théorique d’une adhésion future du Canada, même si aucune démarche officielle n’a été engagée pour le moment.
Source : ipolitics.ca
Les obstacles institutionnels et l’opinion publique

Intégrer le Canada à l’Union européenne est une perspective réalisable, selon Augusto Lopez-Claros, ancien économiste à la Banque mondiale et directeur exécutif du Global Governance Forum. Cette adhésion nécessiterait toutefois des modifications du traité sur l’Union européenne, qui stipule actuellement que seul un « État européen » respectant les valeurs du groupe peut soumettre sa candidature.
Pour contourner cette disqualification initiale, Augusto Lopez-Claros explique que les membres peuvent réviser le traité par un consentement unanime, chaque pays devant ensuite ratifier ces changements devant sa propre assemblée législative. Favorable à ce rapprochement, il estime que cette démarche n’altérerait pas l’identité du pays. « Le Canada se comporte déjà comme un membre d’un club institutionnel fondé sur des valeurs, ce qu’est l’Union européenne », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Le Canada est très vulnérable dans sa relation avec l’une de ces superpuissances — les États-Unis ». Selon lui, « Et c’était très bien au bon vieux temps, mais ce bon vieux temps est révolu. » Il conclut sur ce point : « Si le monde se dirige vers des blocs réglementaires façonnés par des valeurs communes… alors le Canada doit décider où il souhaite s’asseoir à la table. Pour le moment, il ne s’assoit à aucune table ».
Si Mark Carney a précisé l’été dernier vouloir un partenariat plus étroit sans intention de devenir membre à part entière, un récent sondage de la firme Abacus Data montre qu’un peu moins de la moitié des Canadiens soutiennent l’idée de l’adhésion. David Coletto, le PDG d’Abacus Data, analyse ces résultats à l’aune des récents tarifs douaniers américains imposés sur des secteurs clés comme l’aluminium et l’acier. « Je ne dis pas qu’il y a une dynamique ici », nuance-t-il. « Il n’y a pas de véritable grande campagne. Mais c’est une idée à laquelle, je pense, de nombreux Canadiens seraient ouverts si elle était sérieusement abordée. » Il ajoute que ce sentiment découle d’une perception de trahison : « Les Canadiens ont effectivement le sentiment que cela a été comme une rupture de divorce ». Face à cette situation, il conclut : « Et je pense qu’ils se demandent maintenant : ‘avec qui d’autre pourrions-nous nous associer ?' »
La question de la souveraineté nationale face aux réglementations

Cette perspective de rapprochement institutionnel comporte des risques notables pour la souveraineté du pays, avertit Meredith Lilly, ancienne conseillère en commerce pour le Premier ministre Stephen Harper et actuelle professeure de politique économique internationale à l’Université Carleton.
Selon elle, la perte d’autonomie serait immédiate sur la scène mondiale. « Le Canada cesserait en fait d’être un acteur souverain dans les relations commerciales avec d’autres pays », explique-t-elle. « Ce que cela signifie, c’est que le Parlement européen gérerait et déciderait quelle serait la politique commerciale du Canada. Ce ne serait pas le Canada. » La chercheuse souligne également que les intérêts du pays seraient dilués au sein d’un groupe aussi vaste, et que l’adhésion compliquerait inévitablement les traités frontaliers ainsi que les politiques d’immigration avec le voisin américain. « Nous devrions garantir la libre circulation des Européens au Canada », précise Meredith Lilly. « Et cela obligerait nécessairement les Américains à durcir la frontière américaine avec le Canada pour des questions comme le commerce, les voyages et le tourisme. »
En guise d’alternative à une adhésion formelle, l’ancienne conseillère suggère que le Canada concentre ses efforts pour convaincre un plus grand nombre de nations européennes, telles que la Belgique, l’Italie, la Grèce et l’Irlande, de ratifier l’accord commercial existant. Elle estime enfin que dans une époque marquée par de grandes incertitudes quant à la survie à long terme des démocraties, les deux parties devraient cesser de se quereller sur les différences de leurs systèmes réglementaires. Il conviendrait plutôt de reconnaître qu’elles sont des économies avancées appliquant de bonnes pratiques, et d’avancer en forgeant de nouvelles relations économiques sur cette base.
La proposition d’une nouvelle Ligue hanséatique

L’intégration formelle aux institutions européennes ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes en diplomatie. Fen Osler Hampson, coprésident de l’Expert Group on Canada-U.S. Relations, se montre catégorique sur la question de l’intégration formelle : « L’adhésion à l’UE pour le Canada est une option inenvisageable. »
Il justifie sa position en rappelant la lourdeur du processus. « C’est un projet politique incertain et ce n’est pas un bouclier rapide contre les droits de douane », explique-t-il. « L’adhésion est un long processus et le Canada repartirait de zéro en tant que pays non européen. » Plutôt que de chercher à intégrer un club existant, Fen Osler Hampson propose de réfléchir à la manière d’augmenter les coûts pour Washington lorsque les États-Unis intimident leurs voisins avec des tarifs douaniers. Il suggère la création d’une version moderne de la Ligue hanséatique, cette union de villes marchandes d’Europe du Nord qui, au XIIIe siècle, mettaient en commun leur puissance commerciale pour dissuader les voisins prédateurs. Cette nouvelle alliance regrouperait le Canada, l’Allemagne, des membres clés de l’Union européenne, ainsi que d’autres nations comme le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, représentant ensemble environ 30 % du PIB mondial.
Pour Fen Osler Hampson, l’objectif d’une telle coalition est clair : « Il ne s’agit pas de faire bande à part. Il s’agit d’établir des règles de conduite claires pour les grandes puissances, qu’elles soient à Washington ou à Pékin. Et le message est simple : vous respectez notre souveraineté ». Il estime que le poids économique combiné de cette ligue permettrait d’équilibrer les rapports de force, d’autant plus que les investisseurs étrangers détiennent une part considérable de la dette américaine. « Même une allusion au fait que certains de ces grands créanciers, qui incluent d’ailleurs le Canada, pourraient rééquilibrer la situation ferait bouger Wall Street en une journée », conclut-il.
La réalité géographique des échanges nord-américains

Si la diversification des alliances économiques est une priorité stratégique, elle se heurte inévitablement à la géographie physique et commerciale du continent nord-américain. John Manley, qui a occupé le poste de ministre des Finances sous l’ancien Premier ministre Jean Chrétien, reconnaît la nécessité de nouer de nouvelles relations commerciales à l’étranger, mais appelle au pragmatisme.
L’ancien ministre rappelle l’importance de ne pas oublier « cet aimant qu’est la plus grande économie du monde se trouve juste à nos frontières. » Pour illustrer cette attraction inévitable, John Manley utilise une métaphore spatiale : « Il serait très difficile pour la lune de décider qu’elle va orbiter autour de Mars. Il serait difficile pour le Canada de décider que les États-Unis deviennent un partenaire commercial moins important ».
Cependant, John Manley trouve du mérite dans la proposition de Fen Osler Hampson concernant la création d’une Ligue hanséatique moderne. Il souligne que d’autres groupes internationaux, tels que les Nations Unies et l’Organisation mondiale du commerce, luttent actuellement pour conserver leur pertinence sur la scène mondiale. Analysant la situation politique actuelle aux États-Unis, il conclut sur la nécessité d’agir : « Je pense qu’il y a ici une fenêtre d’opportunité qui a été créée par le chaos émanant de Washington, et c’est une opportunité pour nous de la saisir ».
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