Le premier ordinateur de l’histoire a sombré il y a 2000 ans : ce grand mystère enfin percé par la science
Auteur: Mathieu Gagnon
Aux véritables origines de la computation

Quand l’histoire de l’informatique a-t-elle commencé ? Il est courant d’imaginer le point de départ en 1945 avec la création de l’ENIAC, la machine considérée comme le premier ordinateur programmable. Une autre hypothèse remonte le temps jusqu’aux années 1830, époque des travaux novateurs de Charles Babbage et Ada Lovelace sur la machine analytique analogique. Certains pourraient même étirer la réflexion jusqu’au métier à tisser de Jacquard, inventé au tournant du XIXe siècle.
La véritable origine de l’informatique ne se trouve pourtant ni au XVIIIe, ni au XVIIe, ni même au VIIe siècle. Tout commence sous l’Empire romain, avec une petite machine aujourd’hui désignée sous le nom de mécanisme d’Anticythère. Cet appareil singulier, incrusté de bernacles après un long séjour sous-marin, a été découvert en 1901 dans l’épave d’un navire ayant sombré au large d’une petite île de la mer Égée nommée Anticythère.
Construit aux alentours du début du premier siècle avant notre ère, le mécanisme d’Anticythère se dresse comme le plus ancien ordinateur analogique connu dans l’histoire humaine. Il renferme une impressionnante complexité d’engrenages supposés avoir fonctionné à l’unisson pour calculer des données, entourant son usage d’un mystère tenace qui a traversé les décennies.
Des ondes gravitationnelles au service de l’Antiquité

En 2024, une équipe de scientifiques de l’Université de Glasgow s’est penchée sur ce dispositif en exploitant des outils mathématiques inattendus pour l’archéologie. Ces chercheurs ont tiré parti de méthodes d’analyse statistique avancées, incluant notamment l’analyse bayésienne. Les conclusions détaillées de cette recherche inédite ont été publiées dans la revue spécialisée The Horological Journal.
Les scientifiques ont mobilisé des techniques initialement développées pour l’étude des ondes gravitationnelles. En astrophysique, ces méthodes servent à observer les ondulations de l’espace-temps provoquées par des phénomènes cosmiques massifs, qu’il s’agisse de la fusion de trous noirs, de la collision d’étoiles à neutrons ou de l’explosion de supernovas. Le transfert de ces technologies vers un objet antique représente une démarche singulière.
L’application de ces outils de pointe a permis de donner un sérieux crédit à une hypothèse existante. L’étude vient confirmer la théorie selon laquelle le mécanisme d’Anticythère servait d’outil de calcul pour le calendrier lunaire. Ces travaux mettent en lumière l’immense sophistication technique qu’il a fallu déployer pour concevoir un tel objet durant l’époque de la République romaine.
Une inspiration née de la vidéo en ligne

Bien que le mécanisme d’Anticythère soit une merveille archéologique mondialement reconnue, l’impulsion de cette recherche spécifique, dirigée par Graham Woan et Joseph Bayley, provient d’une source peu conventionnelle. L’idée initiale d’appliquer ces statistiques poussées à la relique grecque a émergé grâce aux travaux d’un créateur de contenu vidéo.
Un youtubeur nommé Chris Budiselic, animateur de la chaîne Clickspring, a entamé un périple documentaire s’étalant sur plusieurs épisodes pour recréer physiquement le mécanisme d’Anticythère. Ce projet minutieux a éveillé la curiosité de Woan et Bayley, les incitant à utiliser leur expertise académique respective pour investiguer le dispositif d’une toute nouvelle manière.
« Un collègue m’a signalé les données acquises par le youtubeur Chris Budiselic, qui cherchait à fabriquer une réplique de l’anneau du calendrier et étudiait les moyens de déterminer exactement combien de trous il contenait », a déclaré Woan dans un communiqué de presse. « Cela m’a frappé comme étant un problème intéressant, et un problème que je pensais pouvoir résoudre d’une manière différente pendant les vacances de Noël, alors j’ai entrepris d’utiliser des techniques statistiques pour répondre à la question. »
La précision millimétrique des artisans grecs

Au cours de ce projet de recherche, Joseph Bayley a pour sa part appliqué des techniques employées pour analyser les données de l’Observatoire d’ondes gravitationnelles par interférométrie laser, plus connu sous l’acronyme LIGO. Grâce à cette approche croisée, les deux scientifiques sont parvenus à déterminer que la version originale du mécanisme d’Anticythère comportait très probablement entre 354 et 355 trous. Cette quantité correspond précisément au nombre de jours que compte un calendrier lunaire.
Ces orifices formaient un motif précis, disposés en un cercle présentant un rayon de 77,1 mm, avec une marge d’erreur calculée à seulement un tiers de millimètre. Plus stupéfiant, cette modélisation démontre que chaque trou bénéficiait d’un positionnement rigoureux, ne laissant qu’un très mince espace de 0,028 mm entre chacun d’eux.
« Des études précédentes avaient suggéré que l’anneau du calendrier était susceptible d’avoir suivi le calendrier lunaire, mais les techniques doubles que nous avons appliquées dans ce travail augmentent grandement la probabilité que ce fut le cas », a déclaré Bayley dans un communiqué de presse. « Cela m’a donné une nouvelle appréciation pour le mécanisme d’Anticythère et pour le travail et le soin que les artisans grecs ont mis dans sa fabrication — la précision du positionnement des trous aurait nécessité des techniques de mesure hautement précises et une main incroyablement ferme pour les percer. »
L’héritage préservé d’un génie inconnu

Les historiens s’accordent à dire que des Grecs de l’Antiquité, opérant alors sous la domination des Romains, sont les architectes de cet ordinateur avant l’heure. Cependant, aucun spécialiste n’a encore pu établir avec certitude l’identité de l’individu capable de réaliser une telle merveille d’ingénierie mécanique à cette période de l’histoire.
Face à ce vide documentaire, les théories impliquant des mathématiciens grecs célèbres ont souvent été évoquées dans les cercles académiques. Les noms de figures historiques majeures telles qu’Hipparque ou Archimède reviennent régulièrement dans les discussions tentant d’attribuer la paternité de cette invention complexe.
Aujourd’hui, cet incroyable ordinateur trouve le repos dans les salles du Musée national archéologique d’Athènes, situé à une distance modeste du site marin où il fut originellement découvert. Sous sa cloche de protection, il se dresse comme un témoignage immuable de l’incroyable ingéniosité qui caractérisait le monde antique.
Selon la source : popularmechanics.com