En 2018, le plus grand groupe de chimpanzés sauvages au monde s’est scindé en deux, et des violences ont éclaté depuis
Auteur: Mathieu Gagnon
Une scission documentée avec une précision inédite

Les désaccords légendaires entre Steve Rogers et Tony Stark semblent bien peu de choses face aux événements qui secouent la communauté des chimpanzés de Ngogo. Autrefois considéré comme le plus grand groupe de ces primates connu à l’état sauvage, ce collectif a subi une scission dramatique sur une période d’environ trois ans.
Aujourd’hui, pour la toute première fois, des chercheurs ont documenté clairement cette fracture. Leurs conclusions ouvrent de nouvelles perspectives pour comprendre les mécanismes des conflits qui peuvent survenir au sein de groupes sociaux complexes.
Les chimpanzés de Ngogo évoluent dans le parc national de Kibale, en Ouganda, et font l’objet d’un suivi scientifique particulièrement minutieux. L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude s’est appuyée sur trois décennies de données d’observations comportementales et d’analyse de réseau pour asseoir ses conclusions.
L’émergence d’une séparation permanente

Le document publié par les scientifiques détaille un changement radical amorcé en 2015. Une communauté jusqu’alors soudée a commencé à se séparer de manière croissante. Les individus se sont mis à s’éviter, tant sur le plan de la localisation géographique que sur celui de la reproduction.
Les chercheurs estiment que cette cassure a été déclenchée par la mort de plusieurs mâles clés au sein de la communauté, un an plus tôt. Bien que des séparations surviennent de temps à autre au sein de groupes de chimpanzés, elles demeurent habituellement temporaires.
Dans ce cas précis, la rupture s’est installée de façon permanente. En 2018, deux entités distinctes avaient émergé, une situation que les chercheurs qualifient d' »extrêmement rare ». La population de Ngogo s’est ainsi scindée en un groupe central comptant 107 individus, et un groupe occidental composé de 83 membres.
La transition vers les agressions meurtrières

Malgré son infériorité numérique, c’est le groupe occidental qui a amorcé la transition de la scission vers une agression meurtrière. Les assauts ont d’abord ciblé les adultes du groupe central, avant de s’étendre aux nourrissons à partir de l’année 2021.
Aaron Sandel, professeur associé d’anthropologie à l’université du Texas à Austin et auteur principal de l’étude, a partagé ses observations dans un communiqué officiel. « Ce qui est particulièrement frappant, c’est que les chimpanzés tuent d’anciens membres du groupe, » a-t-il déclaré. « Les nouvelles identités de groupe l’emportent sur les relations de coopération qui existaient depuis des années. »
En se basant sur les attaques observées entre 2018 et 2024, Sandel et ses collègues ont calculé que les chimpanzés occidentaux ont attaqué et tué chaque année un mâle adulte et deux nourrissons du groupe central. Les chercheurs estiment que ces chiffres pourraient être encore plus élevés, certaines preuves suggérant l’existence d’assauts mortels non observés.
Le débat autour de la notion de guerre civile

La tentation est grande de dresser des parallèles entre l’affrontement de ces deux groupes de chimpanzés et les conflits humains. Nos plus proches parents génétiques ont en effet déjà démontré des similitudes avec notre espèce dans divers autres domaines. Dans les années 1970, lorsqu’une division macabre avait frappé un groupe de chimpanzés dans le parc national de Gombe, en Tanzanie, la primatologue Jane Goodall avait d’ailleurs comparé la situation à une guerre civile.
Cependant, cette comparaison ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. Aaron Sandel met formellement en garde « contre quiconque qualifiant cela de guerre civile. » Malgré cette réserve, le chercheur souligne que « la polarisation et la violence collective que nous avons observées chez ces chimpanzés peuvent nous donner un aperçu de notre propre espèce. »
Les auteurs de l’étude mettent particulièrement en évidence l’absence de système culturel dans la création de ce fossé entre les primates. Le conflit ne repose sur aucune religion, aucune ethnie, ni aucune divergence d’opinion concernant la signature des accords de Sokovie, ou tout autre facteur habituellement jugé essentiel pour motiver un affrontement humain.
Les dynamiques relationnelles au cœur du conflit

L’étude offre une grille de lecture inédite sur l’origine des hostilités. Aaron Sandel a détaillé cette réflexion sur l’impact exclusif des relations interpersonnelles. « Si la seule dynamique relationnelle peut entraîner une polarisation et un conflit mortel chez les chimpanzés sans langage, sans ethnicité ni idéologie, alors chez les humains, ces marqueurs culturels pourraient être secondaires par rapport à quelque chose de plus fondamental, » a-t-il expliqué.
Cette observation ouvre une porte inattendue sur la gestion de nos propres rapports sociaux. Le chercheur poursuit son analyse avec une perspective orientée vers l’apaisement. « Si cela est vrai, alors nous avons peut-être le potentiel de réduire les conflits sociétaux dans nos vies personnelles, et cela me donne de l’espoir. Comme le conclut notre article, c’est peut-être dans les petits actes quotidiens de réconciliation et de réunion entre les individus que nous trouvons des opportunités de paix. »
L’intégralité de ces travaux de recherche a été publiée dans la revue scientifique Science. Elle offre à la communauté académique internationale un socle de données approfondi pour réévaluer la façon dont les ruptures sociales se forment et évoluent dans la nature.
Selon la source : iflscience.com