Défense nord-américaine : le document classifié qui jette un froid entre Washington et Ottawa
Auteur: Adam David
Une demande d’alignement stratégique restée sans réponse concrète

Le Pentagone a récemment transmis à Ottawa un document classifié détaillant ses priorités pour la défense collective de l’Amérique du Nord. Cette initiative visait à consolider les efforts conjoints avec le Canada, mais un haut responsable américain de la défense souligne que le gouvernement fédéral n’a toujours pas formulé de réponse jugée crédible.
Afin de s’exprimer plus librement sur les relations canado-américaines, un membre de l’administration Trump a organisé cette semaine une rencontre avec un groupe restreint de journalistes, majoritairement canadiens. Il a précisé que la réaction initiale d’Ottawa consistait à promettre de s’aligner sur les positions américaines, une déclaration insuffisante aux yeux de l’administration qui exige un véritable plan d’action.
Cette absence de feuille de route précise ne constitue qu’un élément parmi d’autres qui fragilisent actuellement la coopération militaire sur le continent. De hauts responsables du Pentagone pointent du doigt de nombreux sujets de discorde, notamment la lenteur de la prise de décision canadienne concernant l’acquisition des avions de combat F-35.
Les arguments chiffrés du ministère canadien de la Défense

Face à ces critiques, le silence prévaut au sein du bureau du ministre de la Défense, David McGuinty. Son équipe n’a pas souhaité confirmer la réception de ce rapport classifié ni préciser si une réponse formelle avait été envoyée à Washington pour répondre aux attentes de l’administration Trump.
La directrice des communications de M. McGuinty, Alice Hansen, a toutefois tenu à rappeler que le pays a procédé à des investissements historiques touchant à la préparation militaire, à la défense continentale et à la sécurité dans l’Arctique. En 2025, le Canada a débloqué 63,4 milliards de dollars pour sa défense nationale, atteignant ainsi pour la toute première fois le seuil exigé par l’OTAN, soit 2 % de son produit intérieur brut.
Dans un courriel détaillant ces mesures, Mme Hansen a indiqué que plus de 82 milliards de dollars seraient dépensés sur cinq ans pour accroître les capacités des Forces armées canadiennes. Elle a rappelé que lors de la réunion de l’OTAN à La Haye l’année dernière, les membres s’étaient accordés sur un nouvel objectif de 5 % du PIB d’ici 2035. Selon elle, le Canada accélère le pas pour atteindre 3,5 % destinés à la défense de base, tout en optimisant 1,5 % supplémentaire pour des investissements liés à la sécurité.
La réplique abrupte des autorités militaires américaines

Ces justifications financières ne suffisent pas à apaiser les inquiétudes à Washington. Les responsables du Pentagone maintiennent que le gouvernement canadien n’a présenté aucune stratégie crédible expliquant la manière dont il compte honorer ces nouveaux engagements budgétaires.
En signe de protestation, Elbridge Colby, le sous-secrétaire américain à la Défense chargé de la politique, a annoncé lundi la suspension des travaux du Comité mixte permanent sur la défense. Créée en 1940, cette instance consultative historique a toujours servi de pilier à la coopération bilatérale. La suspension a été décidée « afin de réévaluer en quoi ce forum contribue à la défense commune de l’Amérique du Nord ».
Les attentes des États-Unis avaient pourtant été clairement formulées concernant l’OTAN, la sécurité dans l’Arctique et les exigences liées au NORAD. Les autorités américaines soulignent que la liste d’investissements fournie par le Canada ne démontre pas son apport réel à la protection continentale et pourrait s’avérer insuffisante. L’implication d’Ottawa dans les projets du « Dôme d’or » portés par l’administration Trump reste par ailleurs totalement indéfinie.
Un dialogue de sourds analysé par les observateurs stratégiques

Pour Jamie Tronnes, membre du Center for North American Prosperity and Security au sein de l’Institut Macdonald-Laurier, la fuite de ces informations illustre parfaitement les failles diplomatiques actuelles. Elle qualifie cette situation d' »un excellent exemple de la façon dont le Canada et les États-Unis continuent de ne pas communiquer ».
Dans un échange par courriel avec La Presse canadienne vendredi, Mme Tronnes a mis en lumière la différence de perception entre les deux capitales. « Une liste de souhaits classifiée est considérée par le Canada comme une demande, mais elle est perçue par le Pentagone comme un ordre », a-ou-elle analysé, rappelant que les priorités communes exigent des évaluations et des discussions conjointes.
Les experts soulignent que la décision de geler le Comité mixte permanent s’inscrit dans un contexte bien plus vaste. Elle serait intimement liée à la révision imminente de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) et à l’épineux dossier des avions F-35 de Lockheed Martin. Alors que la commande libérale fait l’objet d’un examen politique depuis plus d’un an, le Pentagone a fustigé jeudi cette approche, la qualifiant ouvertement de dilatoire. Mme Tronnes abonde dans ce sens : « Les Canadiens respectent leurs engagements envers l’OTAN, mais il est vrai que le Canada doit faire davantage en matière de dépenses pour se doter de capacités de défense significatives qui contribuent à la létalité, à la dissuasion et aux priorités de défense communes du continent ».
Pressions budgétaires internes et tensions commerciales

Les critiques visant la lenteur des investissements canadiens ne datent pas de cette seule administration. Toutefois, le retour du président américain Donald Trump à la Maison-Blanche l’année dernière a radicalement changé la donne en liant directement les enjeux militaires aux négociations commerciales. Les menaces d’annexion et le programme de droits de douane massifs ont profondément ébranlé les relations bilatérales.
C’est dans ce climat électrique que le premier ministre Mark Carney a orchestré des investissements historiques, permettant d’atteindre pour la première fois l’ancien objectif fixé par l’OTAN. Cette avancée n’a cependant pas mis M. Carney à l’abri des critiques au sein même de son pays, où le manque de clarté sur les dépenses à venir suscite l’incompréhension.
Vendredi, l’ancien contrôleur fédéral des dépenses, Kevin Page, est monté au créneau. Celui qui fut le premier directeur parlementaire du budget du Canada, aujourd’hui à la tête de l’Institut d’études fiscales et de démocratie de l’Université d’Ottawa, a pressé le premier ministre de fournir une véritable feuille de route budgétaire. Dénonçant le manque de transparence d’Ottawa dans ses calculs, il a insisté sur l’urgence pour le Canada de démontrer comment il parviendra à augmenter significativement ses financements militaires d’ici 2035.
Selon la source : ici.radio-canada.ca