Quand le paradis devient un cauchemar : l’effrayante expérience de l’Universe 25
Auteur: Simon Kabbaj
Dans les années 1970, un scientifique du nom de John B. Calhoun a mené une expérience fascinante et troublante sur le comportement des souris. Il a créé un environnement idéal où ces rongeurs avaient tout ce dont ils avaient besoin : nourriture abondante, température parfaite, absence de prédateurs. Ce monde parfait, baptisé Universe 25, aurait dû permettre une vie paisible et prospère. Pourtant, à mesure que la population grandissait, un phénomène inquiétant est apparu : l’effondrement total de la société des souris. Violence, isolement, cannibalisme et extinction ont marqué la fin de ce qui aurait dû être une utopie.
L’expérience Universe 25 soulève des questions profondes sur la nature de nos sociétés modernes. Sommes-nous vraiment prêts à vivre dans un monde où tous nos besoins sont satisfaits ?
1. Une expérience pour comprendre la surpopulation

Depuis des siècles, l’humanité s’inquiète de la surpopulation. En 1804, la Terre comptait un milliard d’habitants, et en 2017, nous étions plus de sept milliards. Certains pensaient que si la population dépassait la quantité de nourriture disponible, la famine nous décimerait. Mais grâce aux avancées agricoles, nous avons réussi à produire plus de nourriture qu’il n’en faut.
John B. Calhoun s’est intéressé à une autre question : et si ce n’était pas le manque de ressources qui menaçait une société, mais l’abondance elle-même ? C’est ainsi qu’est née l’expérience Universe 25, une tentative de recréer un monde parfait pour observer les effets de la surpopulation sur le comportement des êtres vivants.
2. La naissance d’un paradis pour souris

Dans son laboratoire, Calhoun a construit un enclos parfaitement aménagé. Quatre couples de souris en parfaite santé ont été placés dans cet espace clos, où elles avaient accès à une nourriture illimitée, de l’eau en abondance et un climat idéal (20°C). Tout avait été prévu pour éliminer les sources naturelles de stress et permettre aux souris de prospérer sans difficulté.
Sans surprise, les souris ont rapidement commencé à se reproduire. En moyenne, la population doublait tous les 55 jours. À première vue, tout semblait fonctionner comme prévu.
3. Les premiers signes d’un déséquilibre

Au fil du temps, la croissance de la population a ralenti. Une fois atteints 620 individus, le rythme de reproduction a diminué. Les souris ont commencé à former des groupes sociaux, mais toutes n’arrivaient pas à trouver leur place.
Dans un environnement naturel, les individus qui ne trouvent pas de territoire peuvent partir chercher ailleurs. Mais dans Universe 25, aucune échappatoire n’était possible. Les souris exclues sont alors devenues passives, se repliant sur elles-mêmes, restant immobiles et refusant d’interagir avec les autres.
4. L’émergence des comportements anormaux

Petit à petit, un changement radical s’est produit dans la société des souris.
- Les mâles dominants ont commencé à attaquer leurs congénères sans raison, parfois jusqu’à la mort.
- Les femelles sont devenues agressives, abandonnant souvent leurs petits, voire les tuant.
- Un groupe de souris a émergé : les “Beautiful Ones”. Ces individus, isolés, ne se reproduisaient pas, ne se battaient pas et passaient leur temps à se toiletter. Leur apparence était impeccable, mais ils avaient perdu tout comportement social normal.
5. La désintégration de la société des souris

Le chaos a fini par s’installer dans Universe 25. La population a atteint un maximum de 2 200 individus, bien en dessous des 3 000 possibles. Puis, lentement mais sûrement, le déclin a commencé.
- Les taux de reproduction ont chuté drastiquement.
- Les jeunes n’apprenaient plus les comportements de leur espèce, préférant rester isolés.
- Des gangs violents ont commencé à émerger, s’attaquant aux autres groupes et pratiquant même le cannibalisme.
Malgré la nourriture toujours abondante, la colonie s’est éteinte entièrement, incapable de fonctionner comme une société normale.
6. La théorie du "behavioral sink"

Face à ces résultats alarmants, John B. Calhoun a formulé la théorie du “behavioral sink”, ou “effondrement comportemental”. Il a observé que lorsque tous les besoins matériels sont comblés sans effort, la dynamique sociale peut s’altérer profondément. Privés de défis et de rôles à jouer, les individus perdent progressivement leur motivation, leur structure hiérarchique et leurs comportements naturels, ce qui entraîne un déséquilibre fatal.
Dans Universe 25, cette absence de nécessité d’agir a conduit à une détérioration des interactions sociales : les mâles dominants sont devenus agressifs, les femelles ont abandonné leurs petits et certains individus, incapables de s’intégrer, se sont totalement repliés sur eux-mêmes. La cohésion sociale s’est désintégrée, et avec elle, l’avenir de la colonie.
Calhoun a suggéré que cette dynamique pouvait aussi s’appliquer aux humains. Il avertissait que sans opportunités d’accomplissement et de contribution à la société, les individus pourraient sombrer dans l’isolement, l’apathie ou la violence, menaçant ainsi l’équilibre même de nos civilisations.
7. Une mise en garde pour l’humanité ?

L’expérience Universe 25 a marqué les esprits. À l’époque, beaucoup ont vu dans cette étude un avertissement sur la surpopulation et la dégradation morale des sociétés modernes.
Cependant, certains chercheurs estiment aujourd’hui que l’expérience ne prouve pas que l’abondance mène au déclin. Selon eux, le problème principal d’Universe 25 n’était pas le nombre d’individus, mais l’absence d’une organisation sociale stable.
Les souris n’ont pas souffert d’un manque de ressources, mais plutôt d’une mauvaise répartition de l’espace et du pouvoir. Une minorité de souris contrôlait les zones stratégiques, forçant les autres à l’isolement. Cela rappelle des problèmes bien humains, où ce n’est pas la richesse globale qui est un problème, mais son inégale distribution.
8. Que retenir de l’expérience Universe 25 ?

Universe 25 est une expérience fascinante qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Elle montre que même en supprimant les problèmes matériels, les sociétés peuvent s’effondrer si elles manquent de cohésion sociale.
Loin de prouver que l’abondance est un mal, elle nous rappelle surtout que l’organisation et la structure sociale sont essentielles à la survie d’une communauté.
Alors, l’humanité pourrait-elle connaître le même sort que les souris d’Universe 25 ? Cela dépendra de notre capacité à créer un monde où chacun trouve sa place, au-delà des simples besoins matériels.