Bohr avait raison (encore) : Une expérience réelle tranche le vieux débat avec Einstein
Auteur: Mathieu Gagnon
Le clash des titans à Solvay

Vous avez sûrement déjà vu cette photo emblématique. On y voit Niels Bohr (à gauche) et Albert Einstein, détendus mais visiblement en plein débat, lors de la conférence Solvay de 1925. C’est Paul Ehrenfest qui a capturé ce moment d’histoire, image aujourd’hui dans le domaine public via Wikimedia. C’était l’époque dorée, mais aussi tumultueuse, de la physique. Einstein et Bohr adoraient se retrouver dans ces conférences pour, disons, se titiller les neurones sur la mécanique quantique. Einstein, l’éternel sceptique de l’interprétation standard qui se développait alors, cherchait constamment la petite bête, persuadé d’avoir trouvé des failles ou des incohérences dans la vision de Bohr. Et Bohr ? Eh bien, il était toujours prêt à relever le gant.
Le point culminant de cette joute intellectuelle a probablement eu lieu à Bruxelles, lors de la conférence Solvay de 1927. C’est là qu’Einstein a lâché sa fameuse phrase : « Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers ». Il avait en tête une expérience de pensée bien précise pour tenter de démolir le principe de complémentarité cher à l’école de Copenhague. Ce principe, un peu tordu pour nos esprits classiques, stipule que certaines paires de propriétés des particules — comme la position et la quantité de mouvement, ou la fréquence et la durée de vie — ne peuvent tout simplement pas être mesurées simultanément. C’est ce concept qui soutient la dualité onde-particule et le fameux principe d’incertitude de Heisenberg. Mais voilà, près d’un siècle plus tard, des scientifiques en Chine ont décidé de réaliser pour de vrai cette expérience qu’Einstein n’avait qu’imaginée. Et devinez quoi ? Le résultat donne encore raison à Bohr. C’est fou quand on y pense, non ?
L’expérience de pensée d’Einstein : Piéger la lumière

Alors, qu’est-ce qu’il avait en tête, le père Einstein ? Il imaginait une expérience avec deux fentes étroites alignées horizontalement. Rien que ça, c’est du classique : si on balance des particules là-dessus, on obtient des franges d’interférence sur un écran placé derrière. C’est la fameuse expérience de la double fente, décrite pour la première fois pour la lumière par Thomas Young en 1801 — ça date pas d’hier — et réalisée pour les électrons en 1927, prouvant leur nature ondulatoire. Jusque-là, tout va bien.
Mais Einstein, malin comme il était, a proposé une extension du concept. Il voulait que les particules passent d’abord par une fente unique, elle aussi alignée horizontalement, avant d’atteindre les deux autres. L’astuce ? Cette première fente devait être maintenue en haut et en bas par des ressorts sensibles à la quantité de mouvement. L’idée est brillante : si une particule se dirige vers la fente du haut (parmi les deux suivantes), elle devrait imprimer une impulsion vers le bas sur la première fente en reculant. Ce recul trahirait sa nature de particule, son chemin.
Einstein pensait qu’après avoir traversé les doubles fentes, on verrait quand même le motif d’interférence (nature ondulatoire) tout en ayant détecté le chemin (nature corpusculaire) grâce au ressort. Selon lui, la présence de ces franges contredirait le principe de complémentarité. Bohr n’était pas d’accord, évidemment. Pour lui, mesurer précisément l’impulsion de la particule laisserait, selon le principe d’incertitude, une grosse incertitude sur sa position, ce qui finirait par brouiller les franges d’interférence. C’est subtil, hein ?
La réalisation technique : Un atome comme fente

Avance rapide jusqu’à aujourd’hui. L’expérience a finalement été réalisée par Jian-Wei Pan de l’Université des sciences et technologies de Chine et ses collègues. Leurs travaux, publiés dans Physical Review Letters, confirment la position de Bohr. Mais comment ont-ils fait ? Ils n’ont pas utilisé de ressorts rouillés, c’est sûr. Dans leur expérience, la particule était un photon (la particule de lumière), et pour jouer le rôle de la fente unique mobile… ils ont utilisé un seul atome de rubidium (Rb) piégé par une pince optique. C’est de la haute voltige.
L’atome a été refroidi pour atteindre son état fondamental dans son potentiel harmonique tridimensionnel. En gros, il bougeait le moins possible. Dans cette configuration, cet atome unique sert de séparateur de faisceau ultra-léger. Sa quantité de mouvement est intriquée avec celle du photon entrant, et l’incertitude sur son impulsion est réduite au niveau de celle d’un seul photon. En faisant varier la profondeur du piège de la pince optique, ils ont pu régler dynamiquement l’incertitude intrinsèque de la quantité de mouvement de l’atome de rubidium.
Et le résultat ? Exactement ce que Bohr avait prédit. En jouant sur ces paramètres, les franges devenaient plus ou moins floues, en parfait accord avec le principe de complémentarité. Bohr avait vu juste : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre quantique.
Défis techniques et spectroscopie Raman

Mais attention, ce n’était pas une promenade de santé. Un des gros soucis, c’était l’échauffement de l’atome, causé par des dérives de fréquence dans les lasers focalisés formant le piège. Ces lasers faisaient monter et descendre la profondeur de la pince, diffusant les photons entrants. Pour s’en sortir, l’équipe a dû calibrer l’effet de cet échauffement en extrayant la température résiduelle. Comment ? Grâce à la spectroscopie Raman à balayage en temps réel.
Je vous explique rapidement : la spectroscopie Raman utilise la lumière laser pour sonder les vibrations moléculaires. On envoie une lumière d’une seule longueur d’onde sur l’échantillon. La plupart de la lumière se diffuse de manière élastique (sans changement d’énergie), mais une toute petite fraction se diffuse de manière inélastique. Ce changement de fréquence (et donc d’énergie) révèle des choses sur les liaisons chimiques et les interactions. Le rapport entre la fréquence la plus haute et la plus basse est directement proportionnel à la population thermique des modes vibrationnels de l’atome, qui suivent une distribution de Bose-Einstein. C’est comme ça qu’ils ont pu extraire la température de l’atome.
D’un point de vue moderne, les auteurs écrivent que « la visibilité de l’interférence Einstein-Bohr est déterminée par le degré d’intrication quantique dans le degré de liberté de la quantité de mouvement entre le photon et la fente ». Ils ont aussi creusé la différence entre la limite quantique et l’échauffement classique des états de mouvement de l’atome, ce qui permet d’observer les transitions du quantique vers le classique.
Conclusion : Une page qui se tourne ?

Même si le principe de complémentarité de la mécanique quantique est validé par des expériences depuis belle lurette, il y a quelque chose de satisfaisant à clore un vieux débat basé sur une expérience de pensée aussi célèbre. C’est symbolique, je suppose. L’équipe ne compte pas s’arrêter là. Ils prévoient maintenant d’utiliser la tomographie d’état quantique pour déterminer l’état quantique de la « fente » quantique, en sondant directement l’intrication.
De plus, en augmentant progressivement la masse de la fente, ils espèrent pouvoir étudier l’interaction entre la décohérence et l’intrication. On n’a pas fini d’en entendre parler. Einstein avait peut-être tort sur ce coup-là, mais ses défis continuent de pousser la science vers des sommets de précision inimaginables en 1927.
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