Le requin du Groenland défie les lois du vieillissement avec une vision préservée pendant des siècles
Auteur: Mathieu Gagnon
Un géant des profondeurs qui voyait dans l’ombre

Imaginez un animal qui vit dans les abysses glacés, dont les yeux sont souvent couverts de parasites, et que les scientifiques pensaient aveugle depuis des décennies. Et bien, il faut revoir cette idée. Une chercheuse de l’Université de Californie à Irvine, Dorota Skowronska-Krawczyk, vient de prouver le contraire, bousculant au passage ce qu’on croyait savoir sur le vieillissement, la vision et la longévité. Son sujet d’étude ? Le requin du Groenland, le vertébré qui vit le plus longtemps sur Terre.
Dans son bureau, les yeux rivés sur son écran, elle montre une vidéo fascinante. « Vous le voyez bouger son œil », dit-elle en désignant l’image du requin qui dérive lentement dans les eaux troubles de l’océan Arctique. « Le requin suit la lumière… c’est fascinant. » Le spécimen, au corps long et épais, à la tête petite et au museau court, a des yeux laiteux qui semblent inertes, sauf pour ce parasite accroché à l’un d’eux. Pendant longtemps, tout le monde a soupçonné que ce géant était fonctionnellement aveugle, à cause justement de ces parasites et de son environnement visuel obscur.
Mais voilà, les choses changent. Une nouvelle étude, publiée dans Nature Communications, vient tout remettre en question. Les travaux de Skowronska-Krawczyk, cosignés avec des chercheurs de l’Université de Bâle en Suisse, Walter Salzburger et Lily G. Fogg, suggèrent que ces requins – dont certains vivent 400 ans – maintiennent leur vision pendant des siècles, sans le moindre signe de dégénérescence rétinienne. Et ce, grâce à un mécanisme de réparation de l’ADN.
De la curiosité à la découverte : le parcours d’une intuition

Tout a commencé avec un article scientifique, un de ceux qui vous trottent dans la tête. En 2016, une publication de John Fleng Steffensen dans la revue Science a capté l’attention de Skowronska-Krawczyk. Elle qui étudie les mécanismes moléculaires du vieillissement et des maladies oculaires liées à l’âge a été intriguée. « L’une de mes conclusions en lisant l’article de Science était que beaucoup de requins du Groenland ont des parasites attachés à leurs yeux – ce qui pourrait altérer leur vision », explique-t-elle. Et là, la logique évolutionniste a frappé : « Évolutionnellement parlant, on ne garde pas un organe dont on n’a pas besoin. »
Mais en regardant des heures de vidéos, elle a eu un déclic. L’animal bougeait bel et bien ses globes oculaires… vers la lumière. Cette simple observation a suffi à allumer une étincelle. Elle voulait en savoir plus. Beaucoup plus. Cette intuition l’a menée à monter une étude collaborative pour examiner de plus près ces yeux mystérieux.
Les spécimens utilisés dans cette recherche ont été capturés entre 2020 et 2024 au large de la Station Arctique de l’Université de Copenhague, sur l’île de Disko au Groenland. Des lignes de pêche scientifiques ont été employées. Ensuite, une équipe de spécialistes, incluant le professeur Steffensen lui-même, Peter G. Bushnell de l’Indiana University South Bend, et Richard W. Brill du Virginia Institute of Marine Science, a procédé à la dissection. Ils ont soigneusement prélevé et préservé les globes oculaires dans une solution fixative pour les analyses futures.
Dans le laboratoire : l’œil de 200 ans et ses secrets

L’arrivée des échantillons au labo de l’UC Irvine a été un moment… mémorable. Emily Tom, une étudiante en doctorat et médecin-chercheuse en formation de 28 ans qui travaille dans l’équipe de Skowronska-Krawczyk, s’en souvient bien. « J’ai ouvert le colis, et il y avait un œil géant de 200 ans posé sur de la glace carbonique qui me regardait fixement », raconte-t-elle en riant. L’équipe, habituée aux yeux de souris « de la taille d’une graine de papaye », a dû s’adapter à un globe oculaire « de la taille d’une balle de baseball ». Elle souligne le style de mentorat très pratique de Dorota, « ce qu’on ne voit pas souvent avec les professeurs ».
Ensuite, le travail minutieux a commencé. Emily Tom a laissé l’œil décongeler – « le labo sentait le marché aux poissons », dit-elle – en veillant à un équilibre délicat. Il ne fallait pas qu’il dégèle trop, car une fois à température ambiante, les tissus commencent à se dégrader. Son rôle a consisté en des analyses histologiques et spécifiques à la vision.
Et les résultats ont été stupéfiants. Aucun signe de mort cellulaire. Pire – ou plutôt, mieux –, la rhodopsine, cette protéine absolument essentielle pour la vision en faible luminosité, restait parfaitement active dans les rétines des requins. Plus encore, elle était réglée pour détecter spécifiquement la lumière bleue, une adaptation parfaite aux conditions de lumière extrêmement faible des profondeurs.
« Il n’y a pas beaucoup de gens qui travaillent sur les requins, et encore moins sur leur vision », remarque Emily Tom. « On peut apprendre énormément sur la vision et la longévité grâce à des espèces à longue vie comme le requin du Groenland. Avoir les financements pour faire ce genre de recherche est donc très important. »
Des profondeurs à la médecine humaine, un espoir pour l’avenir
Alors, qu’est-ce que cela signifie, au-delà de la simple curiosité scientifique ? Pour Dorota Skowronska-Krawczyk, ces découvertes ouvrent des portes immenses. Elles pourraient mener à de nouvelles approches pour éviter la perte de vision liée à l’âge et pour éradiquer des maladies oculaires comme la dégénérescence maculaire et le glaucome. Elles soulèvent aussi des questions fondamentales : comment la vision évolue-t-elle ? Quels sont les mécanismes qui permettent aux tissus de rester vivants et en bonne santé pendant des décennies, voire des siècles ? Et comment appliquer ces connaissances aux humains ?
La route n’est pas sans embûches. Elle évoque avec inquiétude les financements fédéraux pour la recherche qui sont menacés, mettant en péril la poursuite de tels travaux. Pourtant, sa conviction est forte : « Nous prévaudrons », affirme-t-elle.
Ce qui la motive, au fond, c’est cette joie pure de la découverte. « Ce que j’aime dans mon travail, c’est que nous sommes les premiers au monde à voir les résultats – à l’avant-garde, à trouver de nouveaux mécanismes, de nouvelles règles. » Elle jette un regard vers l’image du requin figé sur son écran. « Et puis, pouvoir partager cette joie avec les étudiants… c’est la meilleure partie. » Le requin du Groenland, ce vieux sage des mers, n’a donc pas fini de nous éclairer, à bien des égards.
Selon la source : phys.org
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.