Pour la première fois, des cellules cérébrales humaines se développent dans le cerveau de rats : que va-t-il se passer ensuite ?
Auteur: Mathieu Gagnon
Quand le laboratoire dépasse la fiction

Imaginez la scène : un rat s’approche d’une source d’eau pour boire. Jusque-là, rien d’anormal. Sauf que cette soif n’a pas été dictée par son propre cerveau, mais par des cellules humaines implantées dans sa tête et activées par un laser. C’est le résultat stupéfiant d’une expérience menée en octobre 2022, marquant une première absolue dans l’histoire des sciences : des organoïdes humains (des amas de tissus cultivés en laboratoire) ont réussi à influencer le comportement d’une autre espèce.
Comment est-ce possible ? Les chercheurs ont transplanté ces grappes de cellules humaines dans le cerveau d’embryons de rats. Ils ont ensuite observé un phénomène fascinant : les organoïdes ont grandi, se sont connectés au système sanguin du rongeur et ont tissé des liens avec ses neurones. La preuve ? Quand les scientifiques caressaient les moustaches du rat, les cellules humaines s’illuminaient. Et lorsqu’ils stimulaient ces mêmes cellules, le rat se levait pour aller boire.
Pourquoi aller si loin ? Parce que les modèles actuels — souris, rats ou primates — ne suffisent plus. Le cerveau humain possède une complexité unique qui échappe aux boîtes de Pétri. Dans ces boîtes, les cellules finissaient souvent par mourir faute d’oxygène et de nutriments. En les plaçant dans un organisme vivant, irrigué par du sang, les scientifiques ont franchi un cap monumental, quatre ans après avoir prouvé que la greffe était physiquement possible.
Une question qui fâche : a-t-on créé une conscience ?

Rassurez-vous, nous ne sommes pas face à un scénario de film d’horreur. Les scientifiques n’ont pas créé un hybride homme-rat ou un super-rongeur surdoué. Comme le rappelle Hank Greely, professeur de droit à Stanford, il est très peu probable de voir un rat se dresser sur ses pattes arrière pour dire « Salut, je suis Mickey ! » ou résoudre des équations. Un organoïde typique contient entre un et trois millions de neurones. C’est infime comparé aux dizaines de milliards qui composent notre cerveau. De plus, ces amas ne sont pas organisés comme un cerveau complet, mais plutôt comme des régions isolées.
Pourtant, l’inquiétude est bien réelle. En 2021, les Académies nationales américaines ont réuni chercheurs, éthiciens et chefs religieux. Le premier consensus ? Arrêter d’utiliser le terme « mini-cerveaux », jugé trompeur. Mais la question de la conscience taraude les esprits. Karen Rommelfanger, directrice du programme de neuroéthique à Emory, souligne que le cerveau n’est pas un rein ou un foie : culturellement, c’est le siège de notre identité et de notre libre arbitre.
Cette crainte s’enracine dans une découverte de 2019 : des chercheurs ont détecté, dans ces amas de cellules, des ondes électriques similaires aux ondes alpha, gamma et delta du cerveau humain. Certains organoïdes ont même développé des cellules spécialisées (les glies) et des connexions complexes ressemblant à des crises d’épilepsie. Si on ne peut pas mesurer la conscience — on peine déjà à la définir chez un humain dans le coma —, il faut surveiller ces animaux. Signes de douleur, réflexes altérés ou comportements atypiques doivent être scrutés à la loupe.
Pas de Dr Frankenstein, mais de vrais espoirs pour les malades

Alors, faut-il tout arrêter ? Surtout pas. L’objectif n’est pas de jouer aux apprentis sorciers, mais bien de soulager la souffrance humaine. Ces organoïdes sont aujourd’hui notre meilleur espoir pour comprendre et soigner des maladies cérébrales terribles, souvent orphelines de traitement. Lors de l’étude récente sur les rats, des organoïdes créés à partir de cellules de patients atteints du syndrome de Timothy (une maladie génétique rare) ont permis d’observer des dysfonctionnements neuronaux en temps réel.
Rusty Gage, neuroscientifique à l’Institut Salk de San Diego et pionnier de ces greffes, imagine déjà un futur où la médecine de précision sera la norme. On pourrait prélever des cellules sur un patient — via une simple biopsie de peau, une prise de sang ou même d’urine —, en faire un organoïde, et tester différents médicaments dessus pour trouver le bon. C’est une révolution potentielle.
Cela implique aussi de revoir notre rapport aux donneurs. Hank Greely insiste : il faut informer les gens que leurs cellules pourraient finir dans le cerveau d’un animal. C’est une question de respect et de confiance envers la science. Comme le résume Greely, le moteur de tout cela reste la volonté de guérir, en pesant soigneusement chaque risque face aux immenses bénéfices attendus.
Selon la source : popularmechanics.com
Créé par des humains, assisté par IA.