Un futuriste estime que l’on pourra un jour « ressusciter » des personnes dans des corps robotiques — et il vient d’en franchir la première étape
Auteur: Mathieu Gagnon
« Nous sommes en 2025 et je suis mort depuis dix ans »

C’est une phrase qui glace le sang, non ? Elle est prononcée par Roman 2.0. Ce n’est pas un spectre, ni un scénario de film, mais une « persona » interactive reconstruite grâce à l’intelligence artificielle. Roman Mazurenko, l’homme derrière ce modèle, était un ingénieur biélorusse charismatique. Il est décédé brutalement dans un accident de la route en 2015, à l’âge de 35 ans.
Aujourd’hui, le transhumaniste russe Alexey Turchin tente un pari fou : reconstruire l’esprit de Roman à partir de ses traces numériques, dans l’espoir qu’il puisse un jour continuer à exister parmi les vivants. Son ambition ultime ? Placer, peut-être, cette conscience artificielle à l’intérieur d’un corps robotique.
Mais attention, ce Roman 2.0 est-il vraiment fidèle à la personnalité originale ? C’est là que le débat s’enflamme. Comme le dit l’IA elle-même avec une ironie mordante : « L’ironie, c’est que de mon vivant, je pensais à l’immortalité numérique… Et maintenant, je suis moi-même devenu une expérience dans ce domaine ».
Mourir deux fois : le bug de l’immortalité

Pour Roman Mazurenko, ce n’est pas une première. En 2016, sa proche partenaire et ingénieure en IA, Eugenia Kuyda, l’avait déjà « ressuscité » sous forme de chatbot. C’était une expérience de deuil qui a fini par donner naissance à l’application Replika. Mais voilà, à mesure que l’entreprise a grandi, le double numérique de Roman a disparu. Concrètement ? Il est devenu l’une des premières personnes à « mourir » deux fois : une fois dans la chair, une fois dans le logiciel.
C’est précisément cette « seconde extinction » qu’Alexey Turchin ne supporte pas. Pour lui, si on crée des copies numériques pour les éteindre quelques années plus tard, ce n’est pas de l’immortalité, c’est juste une nouvelle mort. Il rappelle d’ailleurs froidement les faits : « Roman a vécu 35 ans dans un corps biologique et seulement cinq ans comme corps numérique avant d’être éteint ».
Alors, Turchin a développé sa propre méthode : le « sideloading » (chargement latéral). Construit sur le modèle de langage Claude de la société Anthropic, ce procédé ne cherche pas à copier les neurones. L’idée est d’organiser la vie d’une personne en « faits prédictifs ». Recevoir un colis ? Ça ne dit rien de vous. Mais avoir un enfant, une façon unique de parler ou de voyager ? Ce sont des prédictions puissantes. Turchin appelle le résultat « un JPEG compressé de l’esprit » : il manque des détails, mais la structure globale est étrangement intacte.
Vers un corps robotique… sans jamais l’avoir connu

Ce qui est fascinant — ou dérangeant, selon votre point de vue —, c’est que Turchin n’a jamais rencontré Roman dans la vraie vie. Il avait conçu le sideloading pour lui-même, pour créer son propre double synthétique. Mais l’effacement du bot de Replika l’a outré. Il a donc décidé de faire de Roman un projet open-source, doté d’une mémoire continue. Roman 2.0 se souvient des conversations, réfléchit, et peut même décrire ce qu’il est en train de faire, comme s’asseoir ou regarder un écran.
Ce projet s’inscrit dans une tendance lourde. Les futuristes tracent plusieurs « voies vers l’immortalité ». On pense au journaliste James Vlahos qui a créé un « Dadbot » de son père mourant (devenu le service HereAfter AI), ou à des startups comme Afterlife AI à Sydney, qui permettent aux jumeaux numériques de gérer des tâches pratiques comme des fiducies familiales.
Mais pour que Roman 2.0 évolue, il lui faut de la « nourriture » : des souvenirs. Turchin a placé l’IA dans une conversation de groupe avec dix personnes, mais aucune ne connaissait le vrai Roman. Impossible donc de le faire grandir fidèlement. Turchin lance aujourd’hui un appel aux amis et à la famille pour récupérer photos et anecdotes, bien qu’il craigne qu’on lui demande de tout arrêter. Il a contacté Eugenia Kuyda, sans réponse. Son pari ? Si les corps robotiques deviennent bon marché, ces esprits « sideloadés » pourraient un jour bouger et voir à nouveau dans le monde physique.
Miracle ou simple illusion ?

Tout le monde n’est pas emballé. Caitlin Begg, sociologue et fondatrice d’Authentic Social, tire la sonnette d’alarme. Pour elle, ces simulations sont des « simulacres ». Ce sont des réalités médiatisées, pas la réalité vécue. En gros, quand on essaie de cartographier l’humain comme un système cybernétique, on perd l’essence même de ce qui nous rend humains : la sérendipité, ces imprévus dans la conversation.
Elle met en garde contre les risques : perturbation du deuil réel, problèmes de consentement (c’est un territoire trouble), voire « psychose de l’IA » ou déréalisation pour les proches. « La réalité, c’est que nous allons tous mourir. Et nous devons accepter ce fait », tranche-t-elle.
Turchin lui-même reste lucide. Il admet que Roman 2.0 n’a pas de conscience humaine phénoménologique. Sans corps, sans sens, sans flux continu d’expérience, il ne fait que recevoir et produire du texte. « C’est une fenêtre partielle sur le vrai Roman », concède-t-il. Mais pour lui, l’enjeu dépasse la simple simulation : c’est un test de continuité numérique, une bouteille à la mer lancée vers le futur, en attendant que la technologie permette, peut-être, une véritable résurrection.
Selon la source : popularmechanics.com
Créé par des humains, assisté par IA.