Une criminalité de plus en plus précoce
C’est un constat qui glace le sang des vétérans du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Si la métropole demeure l’une des villes les plus sécuritaires d’Amérique du Nord, le profil des délinquants change drastiquement. Des adolescents, parfois âgés d’à peine 12 ou 13 ans, sont désormais impliqués dans des actes de violence armée et divers crimes graves. Une réalité difficile à accepter pour les forces de l’ordre.
Le directeur du SPVM, Fady Dagher, ne cache pas son désarroi face à cette tendance lourde. « Procéder à l’arrestation d’un jeune de 14 ans, c’est pas l’fun », a-t-il confié avec gravité. Bien que ces interventions soient humainement éprouvantes, le chef de police rappelle qu’elles demeurent inévitables face à l’infraction : « Nous ne sommes jamais heureux de ça. Tout de même, il faut le faire, parce que c’est un crime. »
Pourtant, les statistiques générales inciteraient à l’optimisme. Depuis 2021, la violence armée a chuté de 52 % à Montréal. Mieux encore, la grande région montréalaise affiche le taux d’homicide le plus bas des grandes agglomérations du Canada et des États-Unis, avec seulement 1,16 meurtre pour 100 000 habitants. Un paradoxe saisissant entre la sécurité globale et la précocité de la nouvelle délinquance.
L’illusion de l’argent facile et les risques réels

Il n’y a pas si longtemps, quatre ou cinq ans tout au plus, les jeunes qui « passaient à l’action » avaient généralement 16 ou 17 ans. David Bertrand, responsable de la Direction des services spécialisés au SPVM, note un glissement inquiétant. Non seulement l’âge a baissé, mais le modus operandi évolue : certains préadolescents agissent comme « commanditaires intermédiaires », relayant des ordres reçus à des tiers, ou commettent leurs méfaits cachés derrière un écran d’ordinateur.
Cette entrée dans le monde criminel n’est pas sans danger physique immédiat pour ces mineurs. Sur le terrain, notamment lors d’actes de violence contre des commerçants, les conséquences sont parfois terribles. David Bertrand rapporte avoir vu des jeunes se blesser gravement, allant jusqu’à se brûler et rester marqués à vie. Une réalité brutale, bien loin des promesses mirobolantes qui les ont attirés.
« Ces jeunes se retrouvent pris dans un engrenage et n’ont pas conscience des conséquences qui viennent au bout », explique M. Bertrand. Il décrit une forme de « pensée magique » où l’adolescent s’imagine faire fortune rapidement. La désillusion est souvent cruelle : l’argent promis n’est, la plupart du temps, pas au rendez-vous. Ce phénomène ne se limite pas à l’île de Montréal : le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) a noté une hausse de 42 % du nombre de mineurs impliqués dans des actes violents entre 2021 et 2025.
Intervenir auprès des familles pour briser le cycle

Face à ce « drame » pour les parents qui ignoraient souvent tout des activités de leur enfant, le SPVM a repensé son approche. Fady Dagher insiste sur une vision plus globale : un jeune n’est pas un criminel 24 heures sur 24, et il n’est certainement pas né ainsi. Pour concrétiser cette philosophie, une équipe spécialisée a été mise sur pied il y a deux ans pour intervenir directement au cœur des foyers touchés.
Le protocole est précis : une première équipe se charge de l’arrestation du jeune contrevenant, tandis qu’une seconde équipe prend le relais auprès de la famille. L’objectif est de protéger l’entourage, en particulier les frères et sœurs, pour éviter qu’ils ne soient tentés d’emprunter la même voie sombre. « Nous leur fournissons de l’aide afin qu’ils ne suivent pas sa trace », précise le directeur.
Selon M. Dagher, cette méthode d’accompagnement, qui va bien au-delà du simple processus judiciaire, « fonctionne extrêmement bien ». Elle permet de traiter le problème à la racine en soutenant des parents souvent désemparés et en offrant une porte de sortie à la fratrie, brisant ainsi la chaîne de la délinquance.
Itinérance : le nouveau visage de la vulnérabilité

Au-delà de la violence, l’itinérance et la santé mentale constituent l’autre défi majeur, qualifié de « fléau incroyable » et même de « tsunami » par Fady Dagher. Le profil des personnes à la rue a muté. On y croise désormais davantage de femmes, de jeunes et même des familles entières qui ont basculé en raison de difficultés financières. « Ça peut être monsieur et madame Tout-le-Monde », s’étonne le chef de police.
Bien que l’administration de la mairesse Soraya Martinez Ferrada ait investi plus de 30 millions de dollars pour augmenter le nombre de places en refuge, la police se retrouve souvent en première ligne par défaut. « Qui d’autre que la police répond aux appels faits à 2 h du matin parce que quelqu’un est en crise au centre-ville ? » interroge M. Dagher, soulignant la complexité de leur rôle nocturne.
La solution ne peut être uniquement policière. Le directeur du SPVM martèle que les partenaires de la Ville et du réseau de la santé sont indispensables. Il appelle à une collaboration sans faille, une « chimie » qui doit opérer 24 heures sur 24 pour répondre adéquatement aux besoins de ces populations vulnérables qui ne cessent de croître.
Enquêtes résolues et innovations technologiques

Malgré la morosité ambiante et le sentiment d’insécurité qui persiste chez les Montréalais, le bilan opérationnel du SPVM présente des victoires notables. L’opération Alliance, la plus grande enquête criminelle au Canada, a mené à une douzaine d’arrestations en juin. Côté homicides, l’efficacité est au rendez-vous : sur les 31 meurtres commis l’an dernier, 25 ont été élucidés. De plus, huit « cold cases » des années précédentes ont été résolus en 2025, dont le meurtre de Catherine Daviau, grâce aux progrès de la généalogie génétique.
Le recrutement, souvent perçu comme difficile, se porte en réalité très bien. Fady Dagher a tordu le cou à la rumeur selon laquelle « personne ne veut venir travailler à Montréal ». Avec 939 recrues embauchées en trois ans, le service a renouvelé près de 35 % de ses effectifs. L’absentéisme baisse et l’urgence de main-d’œuvre s’est résorbée, bien que ce rajeunissement massif nécessite un encadrement et une formation accrus.
Enfin, la technologie s’invite sur le terrain pour sauver des vies. Le SPVM s’est doté de drones et d’un nouveau logiciel d’analyse vidéo permettant de traiter des heures d’images en un temps record. L’efficacité de ces outils a été prouvée l’an dernier : grâce à l’imagerie thermique d’un drone, une femme tombée dans les eaux glaciales de la rivière des Prairies a pu être localisée et secourue rapidement.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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