Le projet radical de construire un mur de 80 kilomètres autour du « glacier de l’Apocalypse » en Antarctique
Auteur: Mathieu Gagnon
Une barrière titanesque contre la montée des eaux

La planète fait face à un problème majeur, et une équipe ambitieuse propose une solution radicale pour y répondre. Le « glacier de l’Apocalypse » porte bien son surnom. Officiellement connue sous le nom de glacier Thwaites, cette masse de glace antarctique approche dangereusement d’un point de bascule. Si ce glacier venait à s’effondrer entièrement, il pourrait, à lui seul, libérer suffisamment d’eau pour élever le niveau mondial des mers de 65 centimètres, soit plus de deux pieds. Une telle catastrophe inonderait les villes côtières et engloutirait des nations insulaires entières.
Pour contrer cette menace, un projet audacieux avance une solution extraordinairement ambitieuse : la construction d’un immense rideau marin ancré au fond de l’océan, au large de l’Antarctique. L’échelle de cette construction serait colossale. Pour avoir un impact significatif, la barrière sous-marine devrait s’étendre sur plus de 80 kilomètres et s’élever jusqu’à 150 mètres de hauteur, le tout à une profondeur de 650 mètres. Ce chantier coûterait des milliards de dollars et devrait résister aux conditions de l’un des environnements les plus hostiles sur Terre.
Pour les responsables du Seabed Curtain Project (Projet de rideau de fond marin), le jeu en vaut la chandelle. Marianne Hagen, co-responsable du projet et ancienne vice-ministre des Affaires étrangères de Norvège, a déclaré à IFLScience : « Ce n’est pas parce que c’est extrêmement difficile que c’est une excuse pour ne pas essayer ». Elle ajoute avec conviction : « Pour moi, c’est une évidence. S’il est possible d’éviter 65 centimètres d’élévation du niveau de la mer pour tout le monde, avec une seule intervention ciblée en un seul endroit, je suis prête à l’explorer. Je pense que nous avons l’obligation de le faire ».
L’urgence économique et géologique du glacier Thwaites

Cette proposition gigantesque est mise en avant car les enjeux sont critiques et les perspectives, franchement sombres. Le glacier Thwaites se situe en bordure de la masse continentale de l’Antarctique occidental, dans une région non revendiquée connue sous le nom de Terre Marie Byrd. Sa taille est approximativement celle de l’État américain de Floride et il est considéré comme le glacier le plus large de la Terre, avec une envergure d’environ 120 kilomètres. Cela représente un volume énorme de glace actuellement figée sous forme solide, qui menace de fondre et de se déverser dans l’océan.
Le dégel est d’ailleurs déjà en cours. Sous l’effet du réchauffement des températures océaniques, le volume de glace fondue s’écoulant dans la mer depuis Thwaites et ses glaciers voisins a plus que doublé entre les années 1990 et les années 2010. Ce phénomène représente aujourd’hui 8 % du taux actuel d’élévation du niveau global de la mer. Certaines estimations, bien que non unanimes, suggèrent qu’un effondrement total du glacier pourrait survenir dans les prochaines décennies, annonçant une catastrophe potentielle pour des millions et des millions de personnes.
Face à ce risque, l’argument économique pèse lourd dans la balance. Marianne Hagen souligne le rapport coût-bénéfice d’une telle infrastructure préventive : « Si vous comparez [les coûts du projet] avec les coûts de réparation et de dommages côtiers, c’est une fraction. Le coût de ce projet se chiffrera en milliards. Le coût des dommages se chiffrera en milliers de milliards ».
Une technologie de pointe testée dans les fjords arctiques

Ces dernières années, les scientifiques ont identifié précisément ce qui fragilise le glacier Thwaites. Un flux constant d’eau de plus en plus chaude s’infiltre dans un espace situé entre le glacier et le plateau continental sur lequel il repose, faisant fondre la glace par le dessous. L’idée du projet est que le rideau marin, ancré au fond de l’eau, réduirait le flux d’eau chaude vers les parties les plus vulnérables du ventre du glacier. Un concept envisage une barrière continue, tandis qu’un autre suggère plusieurs rideaux fragmentés, car une structure unique et solide pourrait subir une trop grande traînée due aux forces des marées et aux courants, se comportant alors comme un énorme parachute sous-marin.
Le Seabed Curtain Project n’en est qu’ à ses débuts et de nombreuses facettes du plan restent à explorer. Une équipe internationale composée de scientifiques, d’ingénieurs, de donateurs financiers et d’experts politiques a été réunie pour aborder le défi sous tous les angles possibles. Pour valider leurs hypothèses, ils ne comptent pas se lancer aveuglément dans l’Antarctique. Marianne Hagen précise : « Ce serait absolument insensé, d’un point de vue économique, d’aller directement à Thwaites et de commencer à construire quelque chose. Nous devons tester cela à un coût bien moindre, dans des conditions moins difficiles ».
C’est pourquoi l’un des efforts de recherche les plus intrigants, mené en collaboration avec d’autres organisations, se concentre sur le Van Mijenfjorden dans l’archipel arctique du Svalbard. Ce fjord, naturellement protégé par une île à son embouchure, constitue un analogue utile du monde réel pour étudier comment une barrière artificielle pourrait influencer la température de l’eau, la stabilité de la glace et les écosystèmes marins en milieu polaire. Parallèlement, dans un autre projet dirigé par l’Université arctique de Norvège, partenaire du Seabed Curtain Project, une barrière de fond marin à petite échelle est en cours d’installation dans un fjord du nord de la Norvège. Ce site servira de banc d’essai pour ce qui pourrait un jour être tenté en Antarctique.
Défis diplomatiques et risques de militarisation

Au-delà des obstacles scientifiques et techniques, l’installation d’un rideau au fond de la mer près du glacier Thwaites pourrait soulever une multitude de préoccupations géopolitiques. L’Antarctique occupe une position unique dans la politique mondiale car il n’est gouverné par aucune nation unique. Il est géré par le système du Traité sur l’Antarctique, établi en 1959 et signé par des dizaines de pays, qui interdit toute activité militaire et minière tout en mettant l’accent sur la coopération internationale. Bien que la Terre Marie Byrd soit techniquement une région non revendiquée de l’Antarctique, toute tentative de construction à proximité pourrait être interprétée comme une manœuvre de pouvoir.
À ce titre, des recherches présentées en 2024 ont soutenu qu’un grand mégaprojet de géo-ingénierie dans les eaux antarctiques a le potentiel de transformer le continent le plus austral en « objet de discorde internationale ». De plus, les chercheurs ont suggéré que ces structures pourraient devenir une cible pour le terrorisme ou pour des armées souhaitant perturber la sécurité mondiale. Cela pourrait, par effet domino, déclencher la militarisation de l’Antarctique.
Toutes ces préoccupations diplomatiques complexes constituent des eaux délicates et peu cartographiées que le Seabed Curtain Project devra naviguer avec prudence. Marianne Hagen insiste sur la nécessité d’un consensus : « C’est une décision collaborative qui doit être prise par de nombreux pays, et où les gens doivent être très informés. La partie gouvernance est difficile – en des temps comme ceux-ci, plus difficile que jamais, d’une certaine manière – mais elle doit être faite de la manière appropriée. Elle doit être ancrée au sein de suffisamment de nations ».
Une intervention qui ne remplace pas la réduction des émissions

Il est important de souligner que tout projet de géo-ingénierie visant à limiter les impacts du changement climatique ne doit pas être traité comme une carte « vous êtes libéré de prison » permettant la poursuite de l’expansion des combustibles fossiles. Le monde n’a pas reçu la permission de continuer comme si de rien n’était. À ce jour, plus de 99 % des scientifiques s’accordent à dire que les émissions de gaz à effet de serre sont responsables du changement climatique moderne. La réduction de ces émissions reste le moyen le plus efficace de limiter le réchauffement.
Marianne Hagen est catégorique sur ce point crucial : « Je crois vraiment que la réduction des émissions est ce qui va sauver la planète. Il n’y a pas d’autre solution, avec ou sans interventions climatiques ». Cependant, comme nous l’avons constaté ces dernières années, les progrès sur ce front sont lents, et l’horloge tourne.
Face à la possibilité très réelle que le changement climatique ne soit pas combattu assez vigoureusement, des solutions radicales comme celle du mur sous-marin semblent de moins en moins fantastiques qu’elles ne le paraissaient au premier abord.
Selon la source : iflscience.com
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