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Manger ses crottes de nez : pourquoi ce geste tabou résiste-t-il à l’éducation ?
Crédit: lanature.ca (image IA)

Un rituel enfantin entre curiosité et absence de filtre

Photographie documentaire en gros plan, éclairage naturel doux. Un jeune enfant de profil, pensif, portant la main à son visage dans un geste innocent. Arrière-plan flou suggérant une salle de classe ou une chambre d'enfant. Style photojournalisme 8K.
credit : lanature.ca (image IA)

C’est une scène que tout parent a déjà observée, souvent avec un mélange d’agacement et de résignation. Un enfant explore ses narines avec insistance avant de porter le fruit de sa découverte à la bouche. Ce geste, systématiquement corrigé par les adultes, apparaît pourtant chez l’immense majorité des plus jeunes. Il persiste même parfois bien après l’enfance, traversant l’adolescence pour s’installer chez certains adultes. Entre simple curiosité corporelle, habitudes répétitives et influence de l’environnement, ce comportement ne laisse pas la communauté scientifique indifférente.

Les gestes les plus banals du quotidien sont parfois des indicateurs précieux de notre développement. L’enfance est une période propice aux explorations corporelles en tout genre, que les adultes observent souvent avec gêne ou amusement. Parmi toutes ces expériences, celle-ci se distingue par sa ténacité face aux interdits. Elle mêle une curiosité instinctive, un réflexe sensoriel et une absence totale de honte.

Derrière cette habitude, que l’on qualifie parfois trivialement, se cachent des réalités médicales et comportementales précises. Le fait de se curer le nez porte un nom scientifique : la rhinotillexomanie. Lorsqu’il est suivi de l’ingestion du produit de cette fouille, on parle alors de mucophagie. Ce phénomène, étonnamment répandu, commence aujourd’hui à livrer ses secrets grâce aux travaux de chercheurs qui tentent d’en décrypter les ressorts profonds.

Le regard de la psychiatrie : une construction sociale tardive

credit : lanature.ca (image IA)

L’acte de fouiller son nez pour en consommer le contenu est observé dès le plus jeune âge. Ce qui interpelle les spécialistes, c’est l’absence manifeste de gêne qui accompagne ce geste chez l’enfant, alors qu’il suscite une vive répulsion à l’âge adulte. Pour le psychiatre Chittaranjan Andrade, ce décalage trouve son explication dans une construction sociale qui ne s’opère que tardivement. L’enfant, agissant sans filtre culturel, développe ce comportement sans y associer la moindre connotation négative. Ce n’est que sous le poids des réprimandes, des regards ou des moqueries qu’il finit par percevoir cette habitude comme problématique.

Le docteur Andrade a approfondi cette question à travers une enquête publiée dans le Journal of Clinical Psychiatry en 2001. Portant sur 200 adolescents en Inde, cette étude a révélé des chiffres significatifs : près de 17 % des jeunes interrogés considéraient avoir un problème sérieux avec le fait de se curer le nez. Pour certains, la fréquence atteignait plus de vingt fois par jour. Ces données démontrent que la pratique est profondément ancrée et peut être vécue comme compulsive.

Pour les plus jeunes, le nez constitue un véritable terrain d’exploration sensorielle. Comme le rapporte un chercheur ayant interrogé un petit échantillon d’enfants pour un chapitre d’ouvrage publié en 2009, les intéressés expliquent eux-mêmes que la texture ou le goût salé leur paraît plaisant. Loin de se résumer à un simple réflexe, ce geste combine plusieurs facteurs : la curiosité, le soulagement de démangeaisons et une forme de gratification sensorielle.

De l’habitude au trouble compulsif : quand le geste devient envahissant

credit : lanature.ca (image IA)

Si le geste est banal chez l’enfant, il peut frôler le trouble pathologique chez certains individus. On utilise le terme médical de rhinotillexomanie pour désigner spécifiquement le caractère répétitif et incontrôlé de cette action. Une étude d’envergure, menée en 1995 sur un échantillon de 1000 adultes dans le Wisconsin, a permis de mettre en lumière l’ampleur réelle du phénomène. Les résultats sont éloquents : 91 % des personnes interrogées admettaient se curer le nez.

Cependant, pour une minorité de ces adultes, l’habitude interférait fortement avec leur quotidien. Un répondant a même déclaré y consacrer plus de deux heures par jour. Dans les cas les plus extrêmes, des conséquences physiques graves, comme la perforation de la cloison nasale, ont été documentées. Ce comportement rejoint alors la catégorie des troubles du contrôle des impulsions, aux côtés de l’onychophagie (se ronger les ongles) ou de la trichotillomanie (s’arracher les cheveux). Le lien entre ces pratiques est d’ailleurs fréquent : dans l’étude de 2001, 14 % des adolescents présentaient trois comportements compulsifs simultanés, un cumul observé exclusivement chez les garçons.

Où se situe la limite entre une mauvaise habitude et une pathologie ? Pour le psychiatre Jefferson, co-auteur de l’étude de 1995, la frontière repose sur trois critères : l’intensité, la souffrance associée et les complications physiques. La rhinotillexomanie bascule dans le pathologique dès lors qu’elle envahit le quotidien ou entraîne des lésions, dépassant largement le cadre du simple automatisme enfantin.

Un héritage évolutif partagé avec les grands singes

Face à un enfant qui se cure le nez avant de porter son doigt à la bouche, la réaction des adultes est souvent immédiate et sans appel : « Arrête, c’est sale ». Cette réponse instinctive traduit moins une inquiétude sanitaire réelle qu’un rejet culturel profondément ancré. Pourtant, l’observation du règne animal nous apprend que ce comportement n’est ni rare, ni limité à l’espèce humaine. Une étude publiée dans le Journal of Zoology en 2022 a recensé au moins douze espèces de primates pratiquant le curage de nez suivi de l’ingestion du mucus, parmi lesquels les chimpanzés, les gorilles et les bonobos.

Certaines observations ont particulièrement fasciné les chercheurs, notamment chez le lémurien aye-aye. Cet animal utilise son doigt effilé pour explorer ses voies nasales jusqu’au pharynx. Ce comportement, partagé entre différentes espèces, suggère une possible origine évolutive. La biologiste Anne-Claire Fabre, à l’origine de cette découverte et citée par LiveScience, avance l’hypothèse d’un bénéfice physiologique. Le mucus est composé majoritairement d’eau, mais contient aussi des mucines, des sels et des débris pathogènes.

L’ingestion de ces éléments pourrait-elle avoir une utilité ? Une théorie formulée en 2013 par un biochimiste proposait que la mucophagie expose le système immunitaire à de faibles doses d’agents pathogènes, favorisant ainsi son apprentissage et son renforcement. Il est toutefois important de noter que cette hypothèse reste, à ce jour, non démontrée scientifiquement.

Risques sanitaires et rôle de l’éducation

credit : lanature.ca (image IA)

Malgré les hypothèses sur un potentiel renforcement immunitaire, le geste soulève de réels risques infectieux. Certains chercheurs tiennent à alerter sur la transmission possible de bactéries dangereuses, comme le Streptococcus pneumoniae. Ce risque est particulièrement pertinent chez les enfants qui se trouvent en contact avec des personnes immunodéprimées, pour qui ces germes peuvent représenter une menace sérieuse.

Face à ces enjeux d’hygiène et de vie en société, la pression éducative demeure l’outil le plus efficace. Il s’agit de limiter cette habitude sans pour autant stigmatiser les plus jeunes. Si l’enfant agit spontanément, c’est avant tout parce qu’il n’a pas encore intégré les codes sociaux qui régissent nos interactions.

Il faudra sans doute plus qu’un simple regard réprobateur pour effacer totalement ce comportement. Comme le suggèrent les études sur nos cousins primates, nous luttons ici contre ce que des millions d’années d’évolution ont laissé dans nos gestes les plus intimes.

Selon la source : science-et-vie.com

Créé par des humains, assisté par IA.

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