Le Canada dit non aux armes américaines : un geste de souveraineté pour s’émanciper de l’Amérique de Trump ?
Auteur: Simon Kabbaj
Une stratégie dévoilée à l’ombre du géant américain

C’est une annonce qui se faisait attendre depuis plus d’un an. Mardi, le gouvernement canadien a officiellement présenté sa nouvelle stratégie industrielle de défense. Le Premier ministre Mark Carney a choisi les installations de CAE Inc., à Montréal, pour dévoiler ce plan ambitieux. Le décor était solennel : un homme en cravate au pupitre, le drapeau canadien en toile de fond, marquant une volonté claire d’affirmer l’autonomie nationale. Pourtant, cette présentation survient dans un contexte particulier, alors que l’administration Trump pousse agressivement pour consolider la position des États-Unis comme fournisseur d’armes privilégié de ses alliés.
Le document stratégique, dont la publication a été retardée la semaine dernière en raison de la fusillade de masse survenue à Tumbler Ridge, en Colombie-Britannique, vise des objectifs élevés pour la prochaine décennie. L’ambition affichée est double : utiliser les investissements de la défense pour dynamiser l’économie canadienne et l’emploi, tout en assurant l’achat et la maintenance de la majorité des équipements militaires sur le sol national. Des détails avaient d’ailleurs fuité le week-end dernier via une publication britannique, obligeant les médias canadiens, dont CBC News, à en rapporter la teneur avant l’heure.
Lors de son allocution, le Premier ministre a insisté sur le lien intrinsèque entre capacité militaire et robustesse économique. Il a déclaré : « Défendre le Canada signifie plus que la taille de notre armée. Cela signifie aussi la force de nos industries, la résilience de notre économie et notre capacité à agir de manière indépendante lorsque cela compte le plus. Notre sécurité nationale et notre sécurité économique vont de pair. »
La doctrine « Construire, Partenarier, Acheter » et les chiffres clés

Au cœur de ce plan réside une philosophie baptisée « construire, partenarier, acheter ». La priorité absolue est désormais accordée à l’achat auprès de fabricants de défense canadiens. Si cette option n’est pas viable, le gouvernement cherchera à établir des partenariats avec des nations alliées pour acquérir l’équipement, tout en attirant des investissements et des droits de propriété intellectuelle au Canada. « Ce n’est qu’après avoir épuisé ces options que nous achèterons à l’étranger », a précisé Mark Carney. « Même alors, nous veillerons à ce que le maximum d’avantages revienne au Canada tout au long de la chaîne de valeur, y compris grâce à un régime modernisé de retombées industrielles et technologiques. »
La stratégie fixe des jalons chiffrés précis : l’objectif est d’attribuer 70 % des contrats fédéraux de défense à des entreprises canadiennes d’ici dix ans. Lors d’un briefing technique mardi, de hauts fonctionnaires de la défense ont souligné que ce taux se situe actuellement à 43 %. Le plan identifie également 10 secteurs clés de l’industrie de la défense où les équipements peuvent être construits au Canada, non seulement pour soutenir les Forces armées canadiennes, mais aussi pour créer un secteur d’exportation d’armes et de haute technologie — une démarche que les gouvernements précédents, notamment les Libéraux sous Justin Trudeau, avaient hésité à entreprendre.
Le document propose en outre d’augmenter drastiquement les taux de disponibilité opérationnelle des équipements militaires : 75 % pour les navires de la marine, 80 % pour les véhicules de l’armée et 85 % pour les avions de l’air force. La marche est haute, car les taux actuels sont respectivement de 68 % pour la marine, 51 % pour l’armée de terre et seulement 42 % pour l’aviation. Un haut fonctionnaire de la défense a qualifié ces objectifs d’« agressifs mais réalisables » grâce à plus de personnel, de nouveaux équipements et une amélioration de l’approvisionnement en pièces détachées.
Tensions politiques et le dilemme du F-35

L’une des forces motrices derrière cette nouvelle orientation est le constat dressé par Mark Carney : le Canada dépend trop des États-Unis pour ses systèmes d’armes. Le Premier ministre a souvent répété que 75 cents de chaque dollar fédéral dépensé pour des achats militaires finissent dans les poches américaines. L’exemple le plus politiquement chargé reste le chasseur furtif F-35, un achat potentiel de 27 milliards de dollars que le gouvernement Carney examine depuis un an. L’exécutif envisage la possibilité de se tourner vers le Saab Gripen-E, l’entreprise suédoise affirmant que cet appareil pourrait être fabriqué au Canada.
Du côté de l’Opposition conservatrice, le scepticisme est de mise face à ces promesses audacieuses. James Bezan, critique conservateur en matière de défense, a rappelé l’historique du gouvernement : « C’est un plan ambitieux, mais nous avons beaucoup d’appréhension quant à la capacité de ce gouvernement à le concrétiser. » Il a souligné que par le passé, des fonds alloués à la défense ont été retournés au Trésor fédéral faute d’avoir été dépensés. « Nous avons déjà vu avec leurs politiques de défense publiées jusqu’à présent qu’ils ont manqué la cible sur presque tous les aspects… et ont laissé plus de 12 milliards de dollars se périmer au cours des 10 dernières années », a-t-il ajouté.
Mark Carney a toutefois tenu à nuancer lors de son intervention, précisant qu’il existe des domaines où les technologies et capacités américaines conviennent aux besoins de défense du Canada. Il a ajouté que le gouvernement est « très confiant » dans la capacité du Canada à développer ses propres capacités de défense, suggérant des initiatives potentielles avec une « gamme diversifiée » de partenaires.
La contre-attaque de Washington : « America First »

La stratégie canadienne arrive quelques jours seulement après une manœuvre significative de la Maison-Blanche. Le président américain Donald Trump a signé, le 6 février, un décret établissant ce qu’il nomme la « stratégie de transfert d’armes America First ». L’intention est similaire au plan canadien, mais en sens inverse : Trump souhaite renforcer la capacité de fabrication d’armes des États-Unis pour les équipements les plus « pertinents sur le plan opérationnel » et soutenir la réindustrialisation domestique américaine.
Le décret stipule que Washington travaillera avec les nations partenaires qui « ont investi dans leur propre autodéfense et ont un rôle critique ou une géographie essentielle pour l’exécution » de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis. L’un des piliers du plan de l’administration Trump est d’accélérer la vente d’équipements militaires fabriqués aux États-Unis à ses alliés. Le texte du décret précise : « Grâce au leadership du président Trump, nos partenaires et alliés commencent à assumer davantage de responsabilités pour la sécurité de leur région. Pour s’assurer qu’ils sont capables de le faire efficacement, les États-Unis doivent être en mesure de leur livrer de manière fiable et rapide le meilleur équipement militaire au monde. »
Il reste à déterminer comment cette volonté américaine de vendre davantage s’accordera avec le désir du Canada d’acheter moins aux États-Unis pour fabriquer plus à domicile. Les deux stratégies semblent, sur le papier, aller dans des directions opposées, créant un potentiel point de friction commercial et diplomatique entre les deux voisins nord-américains.
Réalité industrielle : filiales et définition du « Canadien »
prompt image: IMAGE_PROMPT: Photo documentaire, plan moyen. Vue extérieure d’une usine moderne avec le logo de General Dynamics, ciel gris, ambiance industrielle réaliste à London, Ontario.
Les experts s’interrogent sur la compatibilité réelle de ces deux visions. Wendy Gilmour, Canadienne et ancienne secrétaire générale adjointe pour l’investissement de défense à l’OTAN, ne croit pas à une collision directe. « La plupart du temps, nous ne sommes pas en concurrence directe avec les Américains », a-t-elle déclaré, notant que les firmes canadiennes se concentrent depuis des décennies sur la fabrication de pièces plutôt que sur des équipements finis. Elle cite toutefois une exception notable : le fabricant de véhicules blindés légers General Dynamics Land Systems Canada, basé à London, en Ontario. Cependant, cette entreprise est une filiale appartenant à des Américains. « Il n’y a rien dans cette stratégie qui dit que nous n’allons pas continuer à être une économie de succursales pour les capacités militaires », a analysé Gilmour.
La question cruciale réside dans la définition même de ce qui constitue une entreprise canadienne. Michael Byers, expert en défense à l’Université de la Colombie-Britannique, estime que c’est le point critique pour savoir si le gouvernement atteindra ses objectifs de pourcentage de contrats. « L’industrie de défense canadienne est dominée par des filiales d’entreprises de défense américaines, que ce soit Lockheed Martin, General Dynamics ou L3Harris. La liste est longue », a expliqué Byers.
Selon lui, la politique industrielle de défense du Canada consiste depuis des décennies à forcer ces grandes entreprises américaines à établir des filiales canadiennes pour fabriquer sur place. « Vous pouvez atteindre 70 % assez facilement si vous incluez ces filiales étrangères de firmes américaines. Sinon, dans 10 ans, ils rêvent ou ils mentent », a-t-il conclu sèchement.
L’enjeu de l’approvisionnement et le défi des startups
prompt image: IMAGE_PROMPT: Photo de presse, intérieur. Stephen Fuhr témoignant devant un comité parlementaire, assis à une table avec un micro, documents devant lui, ambiance formelle et institutionnelle.
Face aux interrogations, Stephen Fuhr, secrétaire d’État à l’Approvisionnement de la défense, a tenté de rassurer les députés lors de son passage devant le comité des opérations gouvernementales et des prévisions budgétaires de la Chambre des communes. Il a affirmé que sa stratégie ne visait pas uniquement l’économie. « L’objectif principal de l’approvisionnement de la défense ne sera pas l’investissement. C’est un objectif supplémentaire », a-t-il témoigné.
Stephen Fuhr a expliqué que bien que le Canada doive développer son économie face aux nouvelles pressions tarifaires, la priorité reste de fournir aux militaires l’équipement nécessaire. Il a posé la question suivante : « Si cette chose existe au Canada, pourquoi ne l’achèterions-nous pas à nous-mêmes ? Donnons aux FAC ce dont elles ont besoin tout en stimulant notre propre économie pour répondre au moment présent en raison de cette situation tarifaire et d’autres pressions qui pèsent sur nous économiquement. »
L’industrie attend également de voir comment la stratégie facilitera la vente directe au ministère de la Défense nationale pour les entreprises locales. Actuellement, de nombreuses sociétés canadiennes, en particulier les startups de haute technologie, se plaignent qu’il est plus facile de vendre à des alliés, comme les États-Unis, qu’au Canada même. Une illustration frappante de ce paradoxe est l’accord de longue date entre la Corporation commerciale canadienne et le Pentagone, remontant à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui permet aux entreprises canadiennes d’être traitées comme des fournisseurs nationaux américains lors des appels d’offres.
Créé par des humains, assisté par IA.