Des tortues font leur retour sur une île des Galápagos après 150 ans d’absence
Auteur: Mathieu Gagnon
Une renaissance attendue depuis un siècle et demi

C’est un événement historique pour l’archipel des Galápagos : des tortues géantes foulent à nouveau le sol de l’île de Floreana, marquant leur retour après une absence de près de 150 ans. Autrefois menacée et épuisée, cette île située au sud de l’archipel accueille désormais un groupe de 158 tortues juvéniles, âgées de huit à treize ans.
Ce retour ne doit rien au hasard. Il s’agit de l’aboutissement d’un projet ambitieux visant à restaurer l’écosystème fragilisé de l’île. Les spécimens relâchés ont pour mission de réinvestir leur habitat naturel et de contribuer à la guérison écologique de ce territoire unique.
La disparition de ces reptiles remonte au XIXe siècle, période durant laquelle ils ont été menés à l’extinction totale sur l’île. Aujourd’hui, leur réintroduction symbolise un tournant majeur dans les efforts de conservation menés dans cette région du monde, célèbre pour sa biodiversité exceptionnelle.
Le poids de l’histoire et le constat de Darwin
L’histoire de Floreana est marquée par une transformation écologique dramatique. L’île abritait autrefois des dizaines de milliers de tortues géantes, une population florissante qui a été décimée au fil du temps. L’arrivée des marins, des baleiniers et des colons au XIXe siècle a scellé le sort de ces animaux paisibles.
L’impact humain ne s’est pas limité à la chasse. Ces nouveaux arrivants ont débarqué avec des mammifères invasifs qui ont profondément dégradé l’environnement local. En anéantissant la flore et la faune indigènes, ces espèces introduites ont précipité le déclin irréversible des tortues de Floreana.
Le célèbre naturaliste Charles Darwin a lui-même été témoin de ce déclin. Lorsqu’il a atteint l’île en 1835, la population de tortues était déjà, selon les observations de l’époque, à l’article de la mort. Ce constat historique souligne la gravité et l’ancienneté de la catastrophe écologique que les scientifiques tentent aujourd’hui de réparer.
Une prouesse génétique pour ressusciter une espèce

Les tortues qui arpentent aujourd’hui Floreana sont le fruit d’une science précise. Ce sont des hybrides, élevés sélectivement pour la réintroduction à partir d’une population relique de tortues géantes possédant une ascendance de Floreana. Ces géniteurs ont été localisés loin de là, sur le volcan Wolf, situé au nord d’Isabela, la plus grande île des Galápagos.
Selon Christian Sevilla, directeur des écosystèmes du Parc national des Galápagos, ces hybrides portent en eux un héritage précieux. Ils possèdent entre 40 % et 80 % du patrimoine génétique de la Chelonoidis niger, l’espèce spécifique de Floreana éteinte depuis 150 ans. C’est ce lien génétique qui rend l’opération possible et pertinente.
Le projet a fait preuve d’une grande rigueur dans sa sélection. Monsieur Sevilla précise que les adultes choisis pour la reproduction étaient ceux présentant la constitution génétique la plus forte. L’objectif affiché est clair : ramener l’espèce éteinte de Floreana à sa pureté d’antan, en maximisant les traits caractéristiques de la lignée originelle.
Une réintroduction stratégique et progressive

La libération de ces 158 spécimens n’est que la première étape d’un plan plus vaste. Ces juvéniles constituent la première tranche d’un total de 700 tortues qui seront introduites progressivement sur l’île. Leur arrivée a été minutieusement planifiée pour coïncider avec les premières pluies hivernales de la saison, favorisant ainsi leur acclimatation.
La survie de ces jeunes animaux est au cœur des préoccupations des scientifiques. Fredy Villalba, directeur du centre d’élevage du Parc national des Galápagos sur l’île de Santa Cruz, se veut rassurant quant à leurs capacités d’adaptation. Il déclare : « Elles sont assez grandes pour être relâchées et peuvent se défendre contre les animaux introduits tels que les rats et les chats ».
Pour maximiser leurs chances, un travail préparatoire considérable a été effectué sur le terrain. Un programme d’éradication des espèces envahissantes, lancé en 2023, a déjà permis d’éliminer une grande partie des rats et des chats sauvages présents sur l’île, réduisant ainsi la pression de la prédation sur les nouveaux arrivants.
Un nouvel équilibre écologique et humain

Le rôle des tortues dépasse leur simple présence ; elles sont de véritables ingénieurs de l’écosystème. Par leur pâturage, les tortues géantes favorisent la régénération des plantes indigènes et aident à maintenir des habitats essentiels pour d’autres espèces, comme les reptiles, les invertébrés et les oiseaux. De plus, en se déplaçant, elles dispersent les graines natives à travers l’île.
Elles partageront leur nouveau territoire avec une population humaine d’environ 200 personnes, ainsi qu’avec une faune variée comprenant des flamants roses, des iguanes, des manchots, des mouettes et des faucons. Veronica Mora, une résidente de Floreana, a confié à l’Associated Press que cette libération était un rêve pour la communauté locale. Elle affirme : « Nous voyons la réalité d’un projet qui a commencé il y a plusieurs années ».
Ce projet s’inscrit dans la continuité de la reconnaissance internationale de l’archipel. En 1978, les Nations Unies ont classé les Galápagos au patrimoine mondial naturel, en hommage à leur extraordinaire concentration d’espèces terrestres et marines. Le retour des tortues sur Floreana ne fait que renforcer la valeur inestimable de ce sanctuaire du vivant.
Selon la source : telegraph.co.uk